La mise en place de six pôles de développement territorial ouvre une nouvelle perspective pour la décentralisation et la réduction des disparités socio-économiques au Bénin. Dans une réflexion intitulée « La régionalisation du développement au Bénin, nouveau paradigme », l’Ambassadeur Jean-Pierre Edon, spécialiste des questions internationales, analyse les fondements et les perspectives de cette stratégie annoncée par le président de la République, Romuald Wadagni. Il y voit une approche qui mise sur les potentialités locales, la complémentarité des territoires et la participation des populations pour stimuler la croissance économique. L’auteur relève toutefois plusieurs défis, notamment le financement, les infrastructures, l’adhésion populaire et la clarification des responsabilités institutionnelles. Il formule également des recommandations pour assurer la continuité et l’efficacité du programme.

Lire ci-dessous l’intégralité de la réflexion de l’Ambassadeur Jean-Pierre Edon.
LA REGIONALISATION DU DEVELOPPEMENT AU BENIN, NOUVEAU PARADIGME
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Dans son discours d’investiture le 24 Mai 2026, le Chef de l’Etat annonçait sa conception de développement équilibré et harmonieux du Benin qui sera économiquement divisé en six pôles. Au cours de la cérémonie officielle de lancement de ce programme ambitieux le mercredi 23 septembre 2026, d’amples précisions ont été fournies. Il s’agit de la stratégie de reconstruction nationale à la base qui, non seulement stimulera le développement régional, mais aussi contribuera à réduire sensiblement les inégalités socio-économiques entre les communes. Que peut-on retenir de cette conception stratégique de développement local ?
Principaux actes du programme
Désormais organisé en 6 pôles de développement territorial, le Bénin évoluera selon un agencement et un fonctionnement rationnel qui prennent en compte les réalités du terrain au niveau de chaque pôle.
En dehors des dirigeants locaux et départementaux, l’ensemble territorial bénéficiera de l’attention d’un délégué général, le tout supervisé par un comité national présidé par la Haute Autorité.
La commune maintient sa position en tant que la base, le préfet reste l’autorité de tutelle et le ministre de la décentralisation et de la gouvernance locale demeure le chef des préfets. Le territoire communal devient le premier initiateur d’idées et de projets du pôle, avec comme fonction principale : faire valoir les atouts locaux, porter des projets et participer à la concertation. La taille des pôles varie de 05 communes pour le Grand Nokoué par exemple à 18 pour le Sud-Ouest.
Chaque territoire devra mettre en valeur au moins une ville et un village de splendeurs en s’inspirant certainement de la vision Bénin 2060. L’ensemble des territoires du pôle bénéficiera d’un appui aux projets, d’une coordination et d’une aide à la mobilisation des ressources financières.
L’Etat de son côté, mettra en place des infrastructures physiques et numériques (internet, transport, énergie, cadre de vie, service essentiels) et contribuera à la formation du capital humain dont ont besoin les nouvelles entités territoriales pour leur décollage économique.
Le délégué général, sans être l’autorité hiérarchique des dirigeants locaux, est le représentant de l’Etat dans le pôle et y réside. Sa mission est d’identifier, valoriser les atouts économiques du territoire, contribuer à la planification, au suivi évaluation des investissements et à l’éradication de l’extrême pauvreté.
Telle que brièvement présentée, cette approche du développement local appelle quelques enseignements.
Observations, appréciations et recommandation
La logique économique qui sous-tend cette vision sans précèdent dans l’histoire de notre pays, est de réunir des territoires aux atouts complémentaires, capables de porter ensemble des filières qu’aucune commune seule ne pourrait développer. Comme filières, on peut citer à titre d’exemple, l’élevage, l’agro-industrie, le tourisme et sa logistique, la pêche, l’artisanat, l’industrie, la transformation des produits locaux, ce qui suppose une agriculture productive, l’accélération massive de l’innovation, l’exploration et l’exploitation des ressources du sous-sol.
Il ne s’agit donc pas d’un nouveau découpage territorial mais tout simplement d’une stratégie de développement qui part de la base et non du sommet. Une décision ne sera pas prise au niveau central si elle peut l’être à la base. C’est le principe de subsidiarité et là encore apparait l’aspect génial de ce programme.
Loin d’être un projet conçu ailleurs et plaqué sur les territoires, c’est plutôt une stratégie qui privilégie et identifie clairement les besoins réels et les atouts économiques, culturels, touristiques de l’espace territorial. L’un de ses avantages est que les populations à la base vont s’y reconnaitre, et par voie de conséquence, ne ménageront aucun effort pour contribuer à sa réussite.
Cette participation populaire très importante relève de l’aspect foncièrement endogène des projets, à l’opposé des pratiques du passé où la plupart des idées de développement ont une origine exogène. Cela participe aussi de la création des conditions favorables à la manifestation, encore plus, du génie béninois.
C’est dans ce contexte que se situe une autre observation remarquable, à savoir qu’avec cette approche visionnaire visant l’amélioration des conditions de vie et de travail des populations dans toutes les contrées du pays, on passe à une autre étape de la décentralisation.
En effet, à la suite de la démocratie à la base pratiquée depuis plusieurs années et qui était à la fois le moteur et l’objectif de la décentralisation, le pays passe désormais au stade de développement à la base. En d’autres termes, on peut dire que la démocratie, à ce stade, va s’appuyer sur l’autre objectif et pilier important de sa promotion et de son renforcement, qu’est le développement, ce qui est une démarche logique, progressiste, voire éminemment prospective.
Par ailleurs, dans son intervention à la cérémonie de lancement de ce projet, le Chef de l’Etat a invoqué un point important en s’adressant aux préfets et aux maires. Il disait en substance que la mise en œuvre de ce programme ne se fera guère par la violence, ni la brutalité, mais plutôt par la pédagogie impliquant l’exemple à prêcher, c’est-à-dire, faire soi-même en premier ce que l’on conseille ou recommande aux autres. C’est la meilleure pédagogie qui produit de bons résultats.
Une Autorité locale qui, en sortant de chez lui voit trainer par terre des plastiques et autres déchets, doit se permettre de les dégager car « on peut être pauvre mais propre » a déclaré à juste titre le Chef de l’Etat.
Abondant dans le même sens, le Président de la République a évoqué un point important, à savoir la nécessité pour les cadres d’être davantage présents dans leurs localités respectives pour aider par leurs réalisations et autres actes, au succès de ce programme et disposer d’une ferme agricole.
Cette recommandation rappelle le Président Houphouët-Boigny, lui-même riche planteur, qui demandait en son temps, à ses ministres et hauts fonctionnaires de la nation de disposer chacun d’une ferme au village. La mise en œuvre de ce conseil a certainement contribué à côté d’autres facteurs, à augmenter très sensiblement la production agricole et faire de la Côte d’Ivoire un grand producteur de café, cacao, ananas, tubercules, acajou, palmier à huile etc…
De la présentation ci-dessus faite de ce programme visionnaire, il ressort que cette approche de régionalisation du développement est valable, et prometteuse d’un avenir meilleur dans toutes les localités de notre pays. Mais une attention particulière doit être accordée aux entraves éventuelles à ce projet de croissance économique.
Il s’agit entre autres du niveau inégal de développement des communes, la motivation des acteurs, la pauvreté extrême de nombre d’habitants, le manque de sensibilisation des populations à la base, la faiblesse des appuis de l’Etat et son retard dans la mise en place des infrastructures physiques et numériques, l’insuffisance des financements, le manque de rigueur dans le contrôle et le suivi des travaux.
On peut dans le même ordre d’idées signaler la résistance au changement, le conservatisme. Une précaution d’ordre stratégique et moral mérite d’être observée : veiller à l’émergence d’une nouvelle mentalité au sein de la classe politique, mentalité qui privilégie le bienêtre des populations et l’intérêt général sur d’autres considérations d’ordre égoïste et matériel. Mieux, le rôle du délégué général doit être bien défini afin d’éviter les conflits d’attributions qui pourraient être préjudiciables au bon déroulement du programme sur le terrain.
Comme l’a déclaré le maire de Cotonou et nous partageons avec lui cette appréciation, « il s’agit d’un nouveau paradigme de développement ». Pour y parvenir, l’apport individuel et collectif de tous les compatriotes est nécessaire. C’est une occasion propice pour donner un sens au consensus national ayant caractérisé l’élection du Chef de l’Etat à la direction du pays. La réussite de ce processus de développement local et de l’approfondissement de la décentralisation, dépendra, entre autres, de l’adhésion populaire. Aussi l’espoir est -il permis pour que le premier bilan qui en sera fait dans un an soit encourageant et permette d’aller plus loin, les années à venir.
Il serait également indiqué que les activités à développer dans les pôles régionaux soient programmées et planifiées sur une période triennale ou quadriennale, afin d’éviter de répéter chaque année l’exercice de la programmation, qui prend du temps, nécessite des moyens humains et des ressources financières. Par contre le contrôle de la mise en œuvre de ce levier du progrès socio-économique pourra se faire annuellement.
Jean-Pierre EDON
Ambassadeur, spécialiste des questions internationales
Cotonou, le 4 Octobre 2026

