26 octobre 1972 : Retour sur un coup d’État qui a façonné le Bénin moderne

Cinquante-trois ans après le coup d’État du 26 octobre 1972, le Dahomey, devenu Bénin, se souvient encore de cette journée qui bouleversa son destin politique. Dans une réflexion fouillée, Noël Allagbada, revient sur cet épisode charnière de l’histoire nationale, marqué par l’intervention des militaires pour mettre fin à une instabilité chronique. À travers un regard lucide et documenté, il explore les zones d’ombre du renversement, évoque la figure méconnue de Karim da Silva, acteur économique au cœur des intrigues, et interroge le silence prolongé des témoins directs. Plus qu’un retour sur un fait historique, cette analyse ouvre une réflexion sur la mémoire collective, la responsabilité et le poids des non-dits dans la construction de la démocratie béninoise.                                                                                     

Pascal CHABI, ministre des Finances du Conseil présidentiel. Il apparait comme l’un
des principaux protagonistes des événements ayant conduit au 26 octobre 1972

II- Pascal CHABI KAO ET LE DOSSIER KOVACK

 Dans un long entretien accordé à un organe de presse de Parakou, quelques mois avant son décès, Pascal CHABI KAO a jugé opportun de livrer quelques « secrets » sur le contexte dans lequel la passation de pouvoir s’est opérée entre Hubert MAGA et Justin AHOMADEGBE. Bien que très tardives, et n’ayant pas fait à l’époque l’objet de réactions au sein de l’opinion, surtout de la part de personnes plus ou moins bien introduites dans les arcanes du pouvoir de cette période de l’histoire du pays, les révélations de ce membre influent du premier gouvernement du Conseil présidentiel, jettent un éclairage intéressant sur des événements qui ont fait le lit au coup d’Etat du 26 octobre 1972.

 Pour Pascal CHABI KAO, les origines du coup d’Etat remontent à un différend entre Justin AHOMADEGBE et le lieutenant-Colonel Maurice KOUANDETE alors chef d’état-major des forces armées dahoméennes. Quel était ce différent, et quelles en étaient les bases ? Le ministre CHABI KAO ne donne aucune précision dans ses révélations. Toujours est-il qu’il affirme que, à quelques semaines de la passation de pouvoir entre Hubert MAGA et Justin AHOMADEGBE, des rumeurs ont commencé à courir sur une nouvelle intervention de l’armée dans la vie politique, si le transfert de relais se déroulait effectivement. Ecoutons Pascal CHABI KAO.

 « Quand le tour du président AHOMADEGBE approchait, les services de renseignements ont dit partout qu’ils ont des raisons de croire qu’il y aura un coup d’Etat s’il prenait effectivement le pouvoir. De faire en sorte que le président AHOMADEGBE renonce ; ou bien il dit au président MAGA de continuer, ou bien il arrête et on revient aux élections normales. Plusieurs personnes (au pays) et plusieurs pays- je ne citerai aucun – ont essayé de le contacter pour le dissuader. Mais en vain.

 AHOMADEGBE et toute son équipe ont refusé. Ils ont dit que les fils des autres régions ont porté le Grand collier, il faut qu’un Houégbadjavi, un ressortissant d’Abomey porte aussi ce collier. Même s’il doit mourir trois jours après ! » Selon Pascal CHABI KAO, tout ce remue-ménage se déroulait à quelques mois de la passation des charges. C’est dans ce contexte que Maurice KOUANDETE entre en scène.

 « Entre AHOMADEGBE et KOUANDETE il y a eu une menace de mort quand, il restait deux ou trois mois que AHOMADEGBE prenne son tour, j’arrivais au palais de la République, quand dans les escaliers j’ai les vus se saisir au coller. Tout le monde est venu les séparer. Je les entendais s’invectiver ; KOUANDETE disant, moi vivant tu ne prendras pas ton tour, si tu prends ton tour je vais te tuer et AHOMADEGBE de lui répondre, je prendrai mon tour et c’est moi qui vais te tuer. Voilà les menaces qui ont été proférées. » 

 Informé, le président Hubert MAGA somme KOUANDETE de retirer ses menaces, mais ce dernier, réplique qu’il les maintient. Malgré les menaces de sanctions brandies contre lui, par le chef de l’Etat, KOUANDETE reste sur sa position. Manifestement la fonction du chef suprême des armées, conféré par la Constitution au président de la République ne l’effraie pas. On en restera là pour l’altercation, dans les couloirs de la présidence, entre l’officier supérieur, chef d’état-major des armées et le futur président de la République, chef de l’Etat, chef du gouvernement et appelé aussi à être le chef suprême des armées.

 Selon CHABI KAO, quelque temps après, Maurice KOUANDETE prendra tout le camp militaire de Cotonou (camp GUEZO) en otage. Comment s’y est-il pris pour arriver à ses fins ? Le ministre ne donne pas des détails sur cette opération qui va mettre tout le régime en émoi. Toutes les démarches qui vont être entreprises pour ramener l’officier supérieur à la raison seront vaines ; les émissaires envoyés vers lui sont arrêtés et gardés à l’intérieur du camp. Le chef d’état-major adjoint, le commandant Mathieu KEREKOU, envoyé par le gouvernement pour négocier n’aura pas l’occasion de pénétrer dans l’enceinte militaire pour prendre langue avec le chef des mutins. Chaque fois qu’il se présente aux portes du camp, il est sommé de faire demi-tour. Personne ne sait ce que ce passe à l’intérieur, en particulier de quel soutien réel bénéficie l’auteur de ce qui est en train de devenir une menace sérieuse pour la cohésion de l’armée. Cette situation va durer toute une semaine. Excédé, le président MAGA décide de passer à l’action pour mettre un terme à ce qui est devenu un véritable défi à l’autorité de l’Etat.

« Un soir, on nous a convoqués en Conseil extraordinaire des ministres. On ne connaissait pas l’ordre du jour. C’est dans la salle, que le président en exercice, Hubert MAGA, nous dit, voilà plus d’une semaine qu’un seul individu nargue tout le pays. Cela ne peut plus durer longtemps ; il faut que force reste à la loi. Nous avons donné un ultimatum à KOUANDETE. SI aujourd’hui à 21 heures il ne dépose pas les armes, les instructions ont été données à la gendarmerie pour qu’elle marche Cotonou. Une fois dans la ville, nous donnerons l’ordre au chef de la gendarmerie, le commandant Barthélémy OHOUENS de donner l’assaut au camp GUEZO. » révèle Pascal CHABI KAO qui poursuit : « les trois présidents ont tenu à nous informer cette nuit-là de cette décision. On a tous pris peur cette nuit. J’ai pris la parole pour faire remarquer que le camp militaire est en pleine ville. Il y aura trop de civils qui vont mourir si on tire ainsi à l’aveuglette. »

 Face à cette remarque les trois chefs de l’Etat se montrent fermes. Pour eux, il n’est pas question qu’un individu nargue une institution de la République Devant le silence de tous ses collègues ministres, Pascal CHABI KAO refuse de baisser les bras. Pour lui, il faut continuer de négocier avec celui qui s’est rendu maitre du camp militaire sans que, curieusement, les responsables au plus haut sommet de l’Etat – à commencer par le chef suprême des armées qui est le chef de l’Etat — ne se soient compte de rien. Alors qu’Hubert MAGA et Sourou Migan APITHY soutiennent qu’il faut faire intervenir la gendarmerie, Justin AHOMADEGBE demande à ses collègues du Conseil de laisser parler Pascal CHABI KAO qui insiste pour faire une proposition susceptible de faire sortir de l’impasse.

Mathieu KEREKOU : taupe ? manipulateur ? Il a été
l’homme clé du 26 octobre 1972 dont il a emporté tous les
secrets à sa mort le 14 octobre 2015

 « Donnez- moi encore une chance, j’irai voir KEREKOU pour savoir ce que l’on peut faire pour reculer l’heure de l’assaut » plaide le ministre à qui les présidents répondent qu’il a jusqu’à 00heure pour faire aboutir la médiation qu’il a pris le risque de demander avec insistance.

 Pascal CHABI KAO explique dans le détail comment il a dû s’y prendre pour accomplir cette mission hasardeuse dont l’idée lui est venue dans une certaine confusion face à l’imbroglio dans lequel le pays était plongé du fait de l’incompréhension entre deux individus, à qui le destin a confié des responsabilités au sommet de l’appareil de l’Etat, à savoir le chef d l’état-major des armées et celui qui dans quelques semaines est appelé à être le président de la République et assumer la fonction de chef suprême des armées comme le prescrit la Constitution.

 Accompagné de son collègue en charge du ministère de la Santé, Albert OUASSA, Pascal CHABI KAO se rend sans délai au domicile de Mathieu KEREKOU, situé à quelques encablures de la présidence de la République. Le chef d’état-major adjoint des forces armées est très surpris par cette visite à une heure plus qu’indue, mais il accepte d’écouter les deux émissaires tout en leur soulignant que lui-même avait déjà été plusieurs fois à la porte du camp pour négocier, mais sans succès. Les sommations venues de l’intérieur lui ont fait rebrousser chemin à chaque tentative.

 « Il faut encore aller essayer, le faut aller le voir (Maurice KOUANDETE). Nous venons d’un Conseil des ministres et voilà ce qui a été décidé. Tout à l’heure la gendarmerie, appelée de Porto-Novo, va commencer à tirer à l’arme lourde sur le camp. Il y a une poudrière dans l’enceinte, quand elle va exploser ce sera un carnage dans la ville de Cotonou » insiste CHABI KAO auprès du chef militaire. Ce dernier se montre sensible au plaidoyer, en particulier sur les dégâts humains que va causer l’intervention des gendarmes, en exécution des ordres des chefs du Conseil présidentiel. 

 Mathieu KEREKOU prend alors l’engagement de retourner voir Maurice KOUANDETE, face à la gravité de la situation exposée par son interlocuteur. Mais à une condition que CHABI KAO a tenu à souligner dans ses révélations : « S’il arrive à amener KOUANDETE à la reddition, KEREKOU nous a demandé que le gouvernement laisse l’armée s’occuper de la suite. L’affaire est strictement militaire, parce que ce sont les militaires qui ont été humiliés, déconsidérés par KOUANDETE. Ils ont des tribunaux qui vont les juger. » L’émissaire du gouvernement n’hésite pas à prendre l’engagement au nom du Conseil présidentiel, la gravité de la situation ne lui fait pas penser qu’il devait aller rendre compte de la condition posée par KEREKOU pour son intervention, avant de répondre à ce dernier.

 De retour à la présidence de la République, Pascal CHABI KAO fait le compte rendu de sa mission aux présidents et aux ministres qui attendaient son retour. La réponse positive de KEREKOU est soulignée. Mais a-t-il bien pris soin de mettre en exergue la condition posée par Mathieu KEREKOU pour son implication dans la situation, à savoir laisser les mains libres à la hiérarchie militaire pour s’occuper de la sanction disciplinaire à appliquer aux mutins et à leur chef ? La question mérite d’être posée quand on considère la suite.

 Après des heures d’attente, le téléphone finit par sonner un peu avant 00 heure. Le combiné est passé au président Hubert MAGA vers qui tous les regards se portent avec une certaine anxiété sur les visages de ses collègues et de leurs ministres respectifs.

 « KOUANDETE s’est rendu » annonce le président de la République après quelques instants d’écoute.

 « Dans la salle du Conseil des ministres, nous avons tous bondi comme des gamins, nous étions heureux » souligne CHABI KAO en conclusion de ce volet de ses révélations. Mais l’histoire est loin d’être terminée, très loin même.

 Selon le ministre Pascal CHABI KAO, l’armée se retrouve pour traiter du sort des mutins, en particulier de leur chef le lieutenant-colonel Maurice KOUANDETE qui, il faut le rappeler a été un membre du Directoire militaire de trois officiers supérieurs qui ont fini par installer le Conseil présidentiel au pouvoir, après l’échec des élections générales de mars 1970 ; les deux autres étant le colonel Paul-Emile de SOUZA comme premier responsable, et le commandant Benoît SIZOGAN. Il est significatif, pour ne pas dire très surprenant, que pendant cette « crise » au sein de l’armée les noms des deux autres officiers du Directoire n’aient à aucun moment été cités, et que c’est Mathieu KEREKOU qui ait été le recours vers lequel le Ministre des Finances a choisi de solliciter.

 Le calme ainsi rétabli au sein de la grande muette, le président Hubert MAGA a estimé qu’il peut répondre favorablement à l’invitation du Shah d’Iran pour assister à une manifestation que le souverain organisait. Il s’y rend en compagnie de trois ministres, à savoir Joseph KEKE, Théophile PAOLETTI, et….Pascal CHABI KAO. Ce dernier étant de « l’écurie » de MAGA, les deux autres sont des « lieutenants » d’APITHY pour le premier et le second d’AHOMADEGBE. C’est ainsi que le système fonctionnait.

 Mais le régime est loin d’être sorti de ses difficultés internes, et le Dahomey s’enfonce de plus en plus dans l’impasse où le pays se trouve à cause des rivalités, au sommet de l’Etat, entre les membres du Conseil présidentiel. De fait, à partir de la relation que Pascal CHABI KAO donne du déroulement des événements après la fin de la mutinerie du camp Guézo, il est difficile de comprendre comment la situation va se dégrader entre les trois présidents pour aboutir au coup d’Etat du 2 6 octobre 1972. Mais écoutons le ministre dans la suite de ses révélations.

 « Dès que nous sommes partis, nous ne sommes même pas arrivés en Iran, quand AHOMADEGBE a repris le dossier, a mis en place un tribunal d’exception devant lequel il a fait comparaitre les mutins, qui les a condamnés une bonne partie à mort et une bonne partie à perpétuité. Les gens ont téléphoné à MAGA qui voulait revenir, mais je lui ai dit non. Pourquoi ? Etant donné que c’est lui (AHOMADEGBE) qui doit prendre le relais dans quelques semaines, laisse-le gérer son dossier.

 Nous sommes revenus, Justin AHOMADEGBE a voulu faire le rapport d’intérim à MAGA, mais il a refusé en lui disant il ne reste que deux semaines pour prendre ton tour. Garde ton rapport et continue de gérer. »

 Ainsi, à quelques jours de la passation de pouvoir comme le prévoyait le calendrier arrêté par les trois présidents, et approuvé par la Directoire militaire, la situation est très préoccupante. Entre Hubert MAGA et Justin AHOMADEGBE qui doivent conduire les premières années de « l’expérience » de cette gestion du pouvoir à trois avant de le céder à Sourou Migan APITHY, les relations ne sont pas au beau fixe. Et en croire, Pascal CHABI KAO, Justin AHOMADEGBE est le responsable de la situation pour n’avoir pas laissé la hiérarchie militaire gérer à l’interne la suite de la mutinerie orchestrée par le lieutenant-colonel Maurice KOUANDETE. Il est difficile de croire qu’AHOMADEGBE aurait pris à lui tout la grave décision de convoquer une cour martiale, après que tout le Conseil présidentiel ait accepté les termes du contrat que CHABI KAO avait eu négocier avec KEREKOU. On ne peut en déduire que chacun des trois présidents avait, une stratégie personnelle pour parvenir à garder son hégémonie sur l’appareil d’Etat.

 La situation reste en l’état jusqu’à l’investiture de Justin AHOMADEGBE dans ses fonctions le 7 mai 1972. Quelques temps après, le nouveau chef de l’Etat convoque une réunion du Conseil des ministres dont le caractère, tout à fait particulier est souligné par CHABI KAO, resté toujours au poste des Finances. Dans ses révélations, le ministre donne des détails qui illustrent l’ambiance plus que délétère dans laquelle les membres du Conseil présidentiel dirigeaient le pays.

 « Nous sommes allés au palais de la présidence de la République, un samedi de pentecôte dans la salle AHOMADEGBE était là avec une partie de ses ministres, les gars de son parti politique. MAGA est arrivé avec ceux de ses ministres qu’il a pu récupérer en chemin. Nous sommes venus nous assoir face à face et c’est là que MAGA constate l’absence d’APITHY et de ses ministres. Il demande, et APITHY et ses ministres ? Et AHOMADEGBE de répondre : tu sais bien qu’il est parti en mission en Guinée. Réplique de MAGA : et ses ministres ? AHOMADEGBE : ce que je veux vous dire concerne nos deux partis, nous sommes faits pour nous entendre ; APITHY est l’ami des militaires, c’est lui qui derrière les coups d’Etat. Entre nous deux, si nous prenons une décision cela suffit en démocratie.

MAGA : on t’écoute.

 AHOMADEGBE nous annonce alors que tous les avocats des condamnés à mort ont écrit pour demander la grâce présidentielle, de commuer leurs peines en détention à temps, c’est-à-dire à perpétuité. Il poursuit en disant qu’il a réuni ses ministres trois nuits de suite pour se prononcer sur cette requête. Tous ont répondu qu’il faut exécuter pour donner l’exemple, c’est toujours les mêmes qui font les coups d’Etat ; notre pays n’ira jamais de l’avant ainsi. Mais lui n’a pas voulu prendre cette responsabilité tout seul, il veut que MAGA et ses ministres le soutiennent. » On peut imaginer l’atmosphère entre les ministres qui assistaient à ces échanges entre leurs dirigeants qui se présentaient comme les seuls recours capables de sortir le Dahomey de ses difficultés de jeune Etat indépendant, voilà bientôt douze ans !

 Mais écoutons la suite de cette séance dont le caractère surréaliste transparait dans les propos de ce ministre qui, apparemment, fait office de porte-parole du président en fin de mission.

« Le président MAGA a dit qu’il faut attendre APITHY, et la discussion s’est engagée entre eux, quand moi j’ai demandé à prendre la parole. J’ai dit non ; messieurs ce n’est pas une question d’APITHY absent ou non, mais c’est une question de principe. Monsieur AHOMADEGBE, vous dites que tous les vôtres ont dit d’exécuter les condamnés. Si, demain matin les gens du Nord se réveillaient et apprenaient que KOUANDETE a été exécuté, personne ne leur donnera d’ordre avant qu’ils ne commencent à égorger les gens du Sud. Vous en représailles vous allez nous tuer. Et ça va donner quoi ? Nous allons nous entretuer, parce que qu’on le veuille ou non KOUANDETE continue, d’être une idole du Nord, et surtout de sa région. Si on apprend qu’il a été exécuté les sudistes vont être tués aveuglément, et vous aussi ici vous allez nous tuer aveuglément. C’est pourquoi, moi je dis non.

 Automatiquement tous les autres ont dit non. »

 A ce point des échanges, tout le monde présent dans la salle du Conseil prend la mesure de la gravité de la situation. Pascal CHABI KAO le souligne dans la suite de ses propos, en même temps qu’il prend l’initiative, encore une fois, de proposer aux présidents une voie de recours. Et une fois de plus, c’est vers Mathieu KEREKOU qu’il se porte, en compagnie toujours d’Albert OUASSA. Cette nuit même, les deux prennent le chemin du domicile de celui qui avait réussi à désamorcer la bombe de la mutinerie allumée au camp GUEZO de Cotonou, il y a quelques semaines. Mais la suite des événements montre bien que toutes les mèches n’ont pas bien été éteintes. Il est donc urgent d’avoir recours au même sapeur-pompier, en dépit du non-respect de la condition qu’il avait posée pour sa première intervention.

 « Nous sommes allés réveiller KEREKOU en pleine nuit pour lui dire que nous venons d’un Conseil des ministres. Il a dit, quoi ? Nous lui avons tout raconté, en lui disant si tu dors, demain c’est le cadavre de ton frère que tu vas trouver. Il m’a dit : aller vous coucher ; le reste ça me regarde. La nuit même, il s’est levé en compagnie d’autres officiers, du Nord comme du Sud, ils ont fait la ronde autour de la prison du camp toute la nuit. Ils ont même fait passer des armes à KOUANDETE et aux autres, en disant si on vient vous chercher vous tirez et vous vous évader. »

 Ces propos tels que rapportés illustrent bien la situation plus que préoccupante dans laquelle « l’expérience » du Conseil présidentiel a conduit le pays. A telle enseigne que l’armée elle-même semble bien être sur un point de bascule, elle qui depuis octobre 1963 avait pris sur elle de jouer le rôle d’instrument de régulation de la vie politique quand intervenait une crise au sommet de l’Etat. Cette fois-ci, les choses semblent se présenter très mal au sein de l’appareillage gouvernemental dont les concepteurs se montraient si confiants en leur génie quelques deux années plus tôt. La suite va montrer que le pays était réellement dans un scénario catastrophe.

 Suite à son intervention auprès de Mathieu KEREKOU, et des dispositions que ce dernier avait prises pour parer à toute décision que le président Justin AHOMADEGBE pourrait prendre, ou faire prendre, en vue de faire exécuter Maurice KOUANDETE et ses six collègues qui attendaient dans le « couloir de la mort », la situation est restée en l’état. Sourou Migan APITHY revenu de sa mission en République de Guinée, Justin AHOMADEGBE se mure dans le silence. Il ne convoque pas le Conseil des ministres, comme convenu. De son coté, CHABI KAO ne reste pas inactif. Il prend l’initiative d’une « tournée des popotes » dans toutes les garnisons des régions septentrionales pour alerter sur les graves conséquences pour l’unité nationale de l’exécution des condamnés, avant de revenir vers KEREKOU pour qui, le Conseil présidentiel sera comptable de tout ce qui pourrait se passer, pour n’avoir pas respecter sa demande de laisser la haute hiérarchie gérer la suite de la rébellion de Maurice KOUADETE.

 Pascal CHABI KAO va alors donner sa lecture de la situation et la solution très particulière qu’il va proposer à Mathieu KEREKOU pour en sortir.

 « Vous prenez le pouvoir pour qu’on sauve ce pays du sang !» lance-t-il à son interlocuteur qui lui demande de lui indiquer comment faire face aux événements. Et devant la surprise de ce dernier, le ministre CHABI KAO n’hésite pas à lui exposer les grandes lignes de son « scénario ».

« Il y avait le dossier KOVACK qui trainait à mon niveau depuis quelques mois. Nous allons le ficeler et le présenter à l’opinion. D’aucuns diront que c’est du détournement, c’est de la corruption. Personne ne pourra dire exactement de quoi il s’agit. Vous, vous allez faire votre coup d’Etat sur cette base. » Voilà donc l’origine de « L’AFFAIRE KOVACK », selon le ministre Pascal CHABI KAO, le grand argentier du Conseil présidentiel de Mai 1970 à Octobre 1972. Et il aura fallu plus de quarante années avant que cette « révélation » ne sorte de la bouche de celui-là même qui, à l’époque, était apparu aux yeux de l’opinion comme la personne qui a servi sur un plateau d’or aux militaires la raison de leur cinquième intervention sur la scène politique.

 De fait, en ce mois d’octobre 1972, « L’AFFAIRE KOVACK », à partir d’un simple trac indexant le ministre des Finances comme étant un débiteur d’un homme d’affaires français qui était prêt à étaler au grand jour leurs relations, va s’imposer dans l’opinion comme la preuve la plus éloquente de la corruption au sommet de l’Etat. Et cela, en dépit de la conférence de presse que le ministre a pris l’initiative de faire organiser pour se disculper. A cet effet, DAHO-EXPRESS, le quotidien national- le seul et unique du pays – a entrepris de publier l’intégralité des questions des journalistes nationaux et étrangers accrédités pour couvrir l’événement et des réponses du ministre. Commencée dans l’édition du 18 octobre 1972, la publication détaillée de cette conférence de presse inédite dans l’histoire de la presse dahoméenne n’ira pas à son terme avant que n’intervienne le coup d’Etat du 26 octobre.

 Si, Pascal CHABI KAO soutient bien que « L’AFFAIRE KOVACK » est l’alibi qu’il a imaginé pour sortir de la dangereuse impasse dans laquelle les contradictions et antagonismes au sommet de l’Etat conduisait le pays, il affirme par contre sa tentative de dissuader Mathieu KEREKOU de passer à l’action à cette date. Pour une raison de calendrier diplomatique, en rapport avec les relations privilégiées du Dahomey avec l’ancienne puissance coloniale, la France.

 « Quand KEREKOU a été prêt, il est venu une nuit chez moi avec certains officiers, dont OHOUENS. Ils m’ont annoncé qu’ils étaient prêts ; je leur ai dit que j’étais aussi prêt. Comme l’opinion est déjà bien préparée, vous pouvez faire maintenant votre coup, mais pas le 26 octobre. Le président POMPIDOU fait une tournée dans les pays du Conseil de l’Entente ; il sera au Niger et de là il viendra au Dahomey. Si, on fait le coup d’Etat le jour où il doit venir, la France va penser que le coup est dirigé contre elle. Attendez son départ. »

 Après avoir fourni ses détails, pour le moins déroutants à bien des égards, Pascal CHABI KAO enfonce pour ainsi dire le clou, en parlant d’une opération parallèle que Justin AHOMADEGBE était en train d’organiser avec un trio d’officiers, qu’il appelle les « A ». De qui s’agit-il ?

« Pendant que nous étions en train de concocter ce coup, moi je ne savais que AHOMADEGBE était au courant que nous étions en train de fomenter un coup contre lui. Il a appelé ASSOGBA Janvier, AIKPE Michel, et ALLADAYE Michel – les trois A – pour leur dire que les Kaii-Kaii veulent me renverser pour remettre MAGA en selle. Il faut les prendre de vitesse. Ils veulent faire un coup d’Etat ? C’est bien, nous allons faire le nôtre en disant que c’est un coup de Palais ; vous viendrez nous prendre et vous direz tout simplement que MAGA qui a fini son tour doit quitter le Conseil. APITHY dont le tour n’est pas encore arrivé doit aussi quitter le Conseil présidentiel et attendre son tour et qu’on laisse AHOMADEGBE tout seul diriger le Conseil. Donc, vous direz que c’est un remaniement interne, puisque c’est vous qui nous avez installé vous pouvez venir nous remanier aussi. Ceux-là ont donné leur accord. Donc, il y avait un second coup d’Etat qui se préparait. »

 A ce stade du récit de Pascal CHABI KAO, il apparait clairement que le Conseil présidentiel était devenu au fil des mois, depuis son installation en mai 1970, un attelage qui ne tenait plus la route. Ses trois dirigeants étaient, chacun dans sa logique de conquête du pouvoir au profit exclusif de son parti. Mais, pour chaque camp le problème à résoudre est comment avoir la haute hiérarchie de l’armée de son côté pour cette fois s’assurer de son hégémonie effective sur le pays. Retrouvons Pascal CHABI KAO.

 « Le 25 octobre nous étions en réunion chez le président MAGA, quand vers minuit quelqu’un téléphone pour nous annoncer qu’il a appris que demain les commandos de Ouidah viendront faire un coup d’Etat. Sans rien dire au président, nous sommes allés réveiller KEREKOU pour lui dire que voilà le coup de fil que nous venons de recevoir. Sa réaction a été l’étonnement. Ils veulent faire un coup d’Etat, sans moi ? Allez-vous coucher et laissez-les faire. » 

 Le 26 octobre, en plein après-midi, l’armée dahoméenne prit effectivement le pouvoir. Cette fois-ci, ce n’est pas à l’écoute d’une musique militaire sur les antennes de la radiodiffusion nationale au démarrage des émissions au petit matin que les populations ont appris que la donne politique était en train d’être changée. Le gouvernement du Conseil présidentiel était en réunion hebdomadaire et c’est en direct que les présidents et leurs ministres apprendront la fin du régime dont ils ne sont pas parvenus à faire l’instrument de stabilisation de la vie nationale comme promis à son avènement, quelques 30 mois plus tôt.

 La fin des révélations de Pascal CHABI KAO donne une image saisissante de l’atmosphère pathétique dans laquelle le trio présidentiel a appris, en même temps que tout le peuple, sa chute définitive.

 « Depuis qu’il avait pris la présidence du Conseil, AHOMADEGBE terminait toujours les réunions à midi-treize heures Mais ce jour-là, 26 octobre, nous avons fini à midi, il a relancé les débats, à 13 h il a relancé les débats jusqu’à 14H. Nous nous sommes regardés. A un moment donné nous avons entendu un grand bruit. Les chars sont rentrés dans l’enceinte du Palais ; le président MAGA qui les a vus s’est mis à crier : qu’est-ce qu’il y a ? Président AHOMADEGBE, fais quelque chose, c’est toi qui est le président. Le président AHOMADEGBE n’a rien dit, il regardait les gens venir. En un rien de temps, la salle a été envahie par les soldats armés qui nous ont dit de ne pas bouger. Nous sommes restés là jusqu’à 18 h, attendant qui va lire la proclamation que vont faire les auteurs du coup d’Etat.

 Vers 18 h, l’aide de camp du président AHOMADEGBE sort et il revient, et lui remet son étui à lunettes. Cela nous a paru étrange que le président soit dans la salle sans ses lunettes. KEKE (le ministre) qui était à côté de moi a dit qu’il y a quelque chose. AHOMADEGBE a ouvert son étui pour retirer un mot qu’il a lu. Dès qu’il a lu le mot, il s’est mis à transpirer à grosses gouttes. Le président MAGA s’est mis à crier : Justin, qu’est-ce que tu as ? On s’est tous affolés, mais il n’a rien dit.

 KEKE qui avait un poste radio s’est retiré dans un coin, et m’a fait signe de venir écouter. C’était la voix de KEKEKOU qui lisait la proclamation. »

 Le contenu de la proclamation en question tranchait avec celles des autres coups d’Etat. Dans sa conclusion, il y avait un mot, mieux une expression qui n’a pas manqué de frapper et de retenir l’attention aussi bien à l’intérieur que sur le plan international. Il s’agit de « VIVE LA REVOLUTION ! », bien intercalée entre les traditionnels « VIVE LE DAHOMEY » et « VIVE L’ARMEE ». Dès lors, les interrogations et les supputations sur le ou les auteurs de la rédaction du texte vont aller bon train au sein de l’opinion, surtout parmi les dirigeants des organisations de travailleurs et mouvements de jeunes qui n’ont eu de cesse de combattre les régimes successifs.

 Si Pascal CHABI KAO ne fait aucune révélation sur l’origine de cette déclaration, Karim Da SYLVA est lui est formel dans ses propos : « Le groupe de Porto-Novo devait remettre à qui de droit deux copies de la proclamation, en l’occurrence le colonel ALLEY, par les soins du douanier AGBO Alexis. C’est à sa lecture sur les ondes que nous avons constaté que le texte initial avait été remanié. Il y avait le fond mais pas la forme. »

 Si le secret ou le mystère demeure jusqu’à ce jour sur la personne ou les personnes auteurs de la proclamation, le temps mis pour sa lecture sur les ondes, en se référant aux propos de Pascal CHABI KAO, indique bien qu’il y a eu des discussions sérieuses, et sur son contenu et sur la désignation de l’officier qui devait la rendre publique par sa voix, devenant ainsi le chef de file de ceux qui ont décidé de prendre le pouvoir. On peut déduire qu’entre le colonel Alphonse ALLEY et le commandant Mathieu KEREKOU, le premier chef du gouvernement des « jeunes cadres de l’armée » de 1967 à 1968, le deuxième qui a dirigé le « comité militaire de vigilance » mis place par ce même gouvernement, la hiérarchie militaire a été confrontée à des difficultés pour trancher. On retrouve les deux au domicile de Karim da SYLVA, et le jour du coup d’Etat c’est Alphonse ALLEY qui devait recevoir le texte, qui sera en définitive lue par Mathieu KEREKOU !

 Mathieu KEREKOU, interlocuteur privilégié de Pascal CHABI KAO pendant toute la période de la crise marquée par la « rébellion » de Maurice KOUADETE au camp GUEZO à Cotonou, Mathieu KEREKOU présent dans les réunions des « conjurés » au domicile de Karim da SYLVA à Porto-Novo, c’est autant d’éléments qui font du président du « Comité militaire de vigilance » le personnage central de l’opération que l’armée a décidé d’engager pour mettre fin au régime du Conseil présidentiel. Au sein de certains officiers de la hiérarchie militaire, en particulier les jeunes n’ayant jamais fait partie des gouvernements issus des précédents coups d’Etat, les « enseignements » avaient été tirés de la valse des trois présidents au Sommet de l’Etat, jusqu’à l’avènement du Conseil présidentiel que le Directoire militaire avait cautionné. L’échec de la classe politique était une évidence ; plus grave, une menace pour l’unité du pays. Ceux que l’histoire va retenir comme les auteurs du coup d’Etat sont le commandant Mathieu KEREKOU, le porte-parole qui a lu la déclaration mettant fin à la vie du Conseil présidentiel, le commandant Michel ALLADAYE à qui est confié le portefeuille des Affaires étrangères pendant cinq années d’affilée, les capitaines Michel AIKPE, Janvier ASSOGBA respectivement au ministère de l’Intérieur et de la Sécurité, et au ministère de Fonction publique et du Travail.

 Les déclarations de Karim da SYLVA et de Pascal CHABI KAO méritent d’être considérées comme des révélations pouvant aider à éclairer peu ou prou cet épisode de l’histoire du Dahomey des années 1972, avant les grands bouleversements de plusieurs ordres qui vont marquer l’évolution du pays à partir de 1975, avec le changement du nom en République populaire du Bénin avant de prendre l’appellation de République du Bénin suit à la Conférence nationale de février 1990.

Pascal CHABI KAO est mort le 5 aout 2024, à l’âge de 89 ans.

Né le 2 novembre 1930, Karim da SYLVA est lui encore vivant. Et à bientôt 95 ans, il continue de s’intéresser à la vie du pays sur tous les plans. Il n’hésite pas à se prononcer sur toutes les questions de l’actualité, surtout politique, quand il se sent interpellé. Quitte à susciter parfois des polémiques par ses prises de parole. Peut-être pourrait-il se sentir interpeller par ce dossier. Car le 26 octobre garde encore des zones, et bien d’interrogations qui méritent des réponses de la part de ceux et celles qui ont été, d’une manière ou d’autre des témoins ou des acteurs de l’événement de cette journée historique.

Dossier réalisé par Noël A. ALLAGBADA

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