- (« L’âme du Bénin veillera »)
Dans un discours empreint d’émotion prononcé ce mardi 23 décembre devant l’Assemblée nationale, le président béninois a dressé un bilan optimiste de ses dix années au pouvoir, tout en appelant à l’unité nationale après la tentative de coup d’État du 7 décembre.

C’est avec une sobriété inhabituelle que Patrice Talon s’est présenté devant les députés de la neuvième législature pour accomplir, une dernière fois, son devoir constitutionnel. Après les honneurs militaires et les échanges protocolaires avec le président de l’Assemblée nationale Louis Gbèhounou Vlavonou, le chef de l’État a pris la parole pendant environ 25 minutes pour livrer son dixième et ultime message sur l’état de la nation.
« J’espère que je ne vous décevrai pas par la brièveté de mon message », a-t-il lancé d’entrée, la voix teintée d’une émotion palpable. « Les au revoir doivent être courts et brefs pour que l’émotion ne monte pas trop. » Cette introduction donnait le ton d’un discours qui oscillerait entre bilan politique, profession de foi démocratique et testament présidentiel.
Un Bénin transformé selon le président sortant
Soixante-cinq ans après l’indépendance, Patrice Talon a brossé le portrait d’un pays profondément transformé. Plutôt que de s’attarder sur les détails techniques de son bilan, le président a préféré poser des questions fondamentales : le Bénin a-t-il enfin trouvé la voie de son développement ? Est-il devenu un pays qui inspire fierté plutôt que honte à ses citoyens ?
À ces interrogations, le chef de l’État a répondu par l’affirmative avec conviction. Selon lui, les progrès sont tangibles dans tous les domaines : éducation, santé, infrastructures, sécurité. « Depuis bientôt 10 ans, le Bénin a entamé sa mutation et les signes de notre progrès sont visibles par tous », a-t-il affirmé, attribuant ce changement à un « nouvel état d’esprit » qui traverse la société béninoise.
Ce miracle, comme il l’a qualifié, serait le fruit du courage des responsables politiques qui ont accepté de mettre en œuvre des réformes jadis considérées comme impossibles. Une transformation qui susciterait aujourd’hui l’admiration, mais aussi, a-t-il reconnu, la jalousie de certains voisins.
Une défense vigoureuse des réformes constitutionnelles
Le cœur du discours présidentiel s’est concentré sur la justification des multiples réformes politiques et constitutionnelles entreprises depuis 2018, dont la plus récente remonte à peine à un mois. Ces changements, qui incluent notamment la création d’un Sénat et une refonte du paysage partisan, ont été présentés comme une nécessité existentielle pour le développement du pays.
« Nous pensions qu’à la sortie de la Conférence nationale, la proclamation de l’État de droit, de la démocratie et de l’économie libérale suffirait », a expliqué Patrice Talon, faisant référence à la transition démocratique de 1990. « Hélas non ! » Cette désillusion aurait justifié une refonte profonde du modèle politique béninois.
Dans une formule qui ne manquera pas de susciter le débat, le président a déclaré que « diriger la nation béninoise ne doit plus être perçu comme un droit, mais plutôt comme un devoir qui requiert de la disponibilité, de la vision, de la compétence et de l’abnégation ». Une manière de dire qu’au Bénin désormais, il ne suffirait plus d’être un « harangueur de foules et vendeur d’illusions » pour accéder au pouvoir.
Assumant pleinement l’originalité du modèle béninois, Talon a lancé : « Pourquoi devrions-nous en rougir parce qu’il n’est pas la copie conforme de ce qui se fait ailleurs ? » Une question rhétorique qui résume sa philosophie politique : adapter la démocratie aux réalités locales plutôt que d’importer des modèles étrangers.
L’ombre de la tentative de coup d’État
Impossible de faire un tel discours sans évoquer les événements dramatiques du 7 décembre dernier. Patrice Talon a rendu un vibrant hommage aux Forces de Défense et de Sécurité pour leur « bravoure » et leur « loyauté à la République » face à cette attaque qu’il a qualifiée d’œuvre de « marginaux insensés, manipulés par quelques compatriotes en quête de privilèges perdus ».
Sans nommer explicitement d’acteurs étrangers, le président a évoqué l’implication de « certaines autorités politiques et militaires étrangères » dans cette tentative.
Le chef de l’État a exprimé sa « fierté » devant la mobilisation spontanée de tous les corps d’armée, l’attachement des institutions à l’ordre constitutionnel et le refus du peuple béninois de soutenir cette « forfaiture ». Pour lui, cet épisode démontre que le Bénin a « franchi un palier décisif » : « Les grandes nations, ce ne sont pas seulement celles qui ne sont jamais éprouvées. Ce sont également celles qui sont capables d’y faire face avec efficacité. »
Un appel à l’unité nationale
Conscient des divisions que ses réformes ont pu créer, Patrice Talon a lancé un appel aux réconciliations aux « compatriotes désespérément accrochés au passé révolu ». Il a prié le Ciel de leur accorder « la clairvoyance, l’altruisme et l’humilité nécessaires à leur ralliement ».
Dans une métaphore éloquente, il a exhorté chaque citoyen à « venir boucher de ses doigts les trous de la jarre trouée afin qu’elle abonde de richesses pour nos enfants et petits-enfants », faisant référence au symbole du Palais des Gouverneurs où se déroulait la cérémonie.
Vers les élections de 2026
Alors que des élections générales se profilent en 2026, le président sortant s’est voulu rassurant : « Les élections qui se préparent seront paisibles et sereines parce que chacun aura compris que le seul véritable enjeu c’est le Bénin. »
Dans les dernières minutes de son allocution, l’émotion a fini par submerger Patrice Talon. « Il est difficile de se quitter quand on s’aime », a-t-il confié aux députés, avant d’exprimer son souhait de voir son successeur faire mieux encore. « Je voudrais que dans les rues de Cotonou ou chez moi, en regardant le prochain faire son message sur l’état de la Nation, je constate que les choses ont avancé, sont allées encore beaucoup plus loin. »
Reconnaissant ne pas avoir « tout réussi », il a néanmoins exprimé sa « certitude » qu’ensemble, le Bénin et lui ont « accompli de grandes choses, dont certaines paraissaient même impossibles ». Son message final aux Béninois : « N’ayons aucune crainte, l’âme du Bénin veillera et le meilleur est à venir. »
Ce dixième et dernier message sur l’état de la nation marque la fin d’une décennie de pouvoir pour Patrice Talon. Reste à savoir si l’héritage politique qu’il laisse survivra à l’alternance démocratique qu’il appelle maintenant de ses vœux. La réponse appartiendra aux urnes de 2026 et aux générations futures de dirigeants béninois.
Fidèle KENOU

