
Entre révolution technologique, protection sociale inédite et souveraineté alimentaire, le candidat présente le projet agricole le plus ambitieux de l’histoire électorale du Bénin
Dans la longue liste des promesses électorales qui émaillent chaque campagne présidentielle, les engagements envers le monde agricole occupent souvent une place de façade. Romuald Wadagni, candidat à l’élection présidentielle du 12 avril 2026, semble avoir choisi une autre voie. Le volet agricole de son projet de société Plus loin, ensemble est d’une densité et d’une précision qui tranchent avec les discours habituels. Entre révolution technologique, protection sociale inédite et ambition de souveraineté alimentaire, le programme dessine un nouveau contrat entre l’État béninois et ses agriculteurs.
Un bilan agricole à saluer sans complaisance
Avant de projeter, le programme dresse un bilan. Et il est substantiel. En dix ans, le Bénin a quadruplé ses périmètres irrigués, passant de 6 200 hectares en 2016 à plus de 26 000 hectares en 2025. Les superficies labourées à l’aide d’engins mécanisés ont bondi à plus de 400 000 hectares contre 260 400 hectares en 2016, grâce notamment à la mise à disposition de « plus de 3 000 kits de tracteurs subventionnés ». Le Bénin est devenu premier producteur africain de coton avec « 641 000 tonnes en moyenne sur les cinq dernières campagnes ». La production de riz a doublé pour atteindre 525 000 tonnes, celle du soja a triplé à 422 000 tonnes. La production de viande a progressé de 86%, celle des œufs de 63%, et la production halieutique a crû de 77% entre 2016 et 2024.
Ce bilan est réel. Mais le programme reconnaît implicitement ses limites en affichant des ambitions encore bien plus élevées pour le prochain mandat. Car si les chiffres sont bons, l’extrême pauvreté touche encore un tiers de la population, dont une large majorité vit du monde rural.
Tripler les rendements : une ambition chiffrée et assumée
C’est là que le programme frappe fort. Wadagni ne promet pas vaguement d’améliorer l’agriculture. Il chiffre. Il s’engage à mettre en place « un nouveau dispositif d’encadrement des producteurs combinant semences à haut rendement, intrants de qualité, mécanisation et pratiques agricoles améliorées, avec pour objectif à terme de tripler les rendements de certaines filières, manioc, maïs, et de doubler les rendements pour d’autres filières, cajou, riz, soja, karité ».
Des objectifs ambitieux, certes. Mais pas fantaisistes. Le Bénin a déjà démontré qu’il pouvait réaliser de tels bonds : la production de coton en est la preuve vivante. Avec les mêmes méthodes appliquées aux autres filières, la trajectoire est crédible. Le programme prévoit pour cela la création d’ « un centre national de recherche génétique pour améliorer la qualité des animaux d’élevage et développer la production aquacole », ainsi que le lancement d’ « un programme d’irrigation porté par un effort national de construction de retenues d’eau et la construction de centres de mécanisation accessibles aux producteurs ».
La révolution technologique au service du paysan
C’est sans doute l’aspect le plus novateur de ce volet agricole. Le programme affiche clairement sa volonté de « modernisation de l’agriculture par le numérique à travers l’agritech ». Concrètement, cela se traduira par le déploiement de drones phytosanitaires pour protéger les cultures, de capteurs de sol pour mesurer l’humidité et guider l’irrigation, de mini-stations météo dans les villages pour anticiper les conditions climatiques, et de « plateformes mobiles d’accès aux intrants et aux marchés » accessibles depuis un simple téléphone.
L’ambition est de rendre l’agriculture de précision accessible au petit producteur béninois, celui qui cultive deux hectares de maïs dans les Collines ou du manioc dans l’Ouémé. « La traçabilité des produits et un meilleur accès aux marchés, y compris à l’export » sont également au programme, ouvrant la perspective d’une agriculture béninoise connectée aux circuits commerciaux internationaux. Un saut qualitatif considérable pour des filières longtemps cantonnées aux marchés locaux.
Face aux changements climatiques : l’eau comme priorité stratégique
Le programme ne détourne pas les yeux face à la réalité climatique. Les inondations et les sécheresses à répétition fragilisent chaque année des milliers d’exploitations agricoles béninoises. La réponse de Wadagni est structurelle : une « politique nationale de retenue d’eau destinée à accroître la capacité de production d’eau potable par une meilleure mobilisation des eaux pluviales et la construction de grands barrages et de retenues d’eau sur toute l’étendue du territoire national ».
Le complexe hydroélectrique de Dogo-Bis, annoncé par ailleurs dans le volet énergie, s’inscrit également dans cette logique agricole : le barrage prévu créerait un réservoir de 1,7 milliard de mètres cubes d’eau, permettant « une amélioration de la sécurité de l’approvisionnement en eau pour l’irrigation ». Un même investissement, donc, qui servirait simultanément la production électrique, la lutte contre les inondations et la sécurisation de l’irrigation agricole.
Par ailleurs, la construction de « 314 nouveaux systèmes d’approvisionnement en eau potable multi-villages » et l’installation de « forages sécurisés équipés de pompes modernes et de capteurs intelligents » dans les villages les plus vulnérables contribueront indirectement à sécuriser les activités agricoles dans les zones les plus exposées aux aléas climatiques.
La grande innovation : une protection sociale pour les agriculteurs
C’est probablement la mesure la plus audacieuse, et la plus inédite, de ce programme. Pour la première fois dans l’histoire électorale du Bénin, un candidat propose un véritable système de protection sociale spécifiquement conçu pour les agriculteurs : assurance agricole, épargne et retraite.
Le mécanisme est décrit avec une précision qui force l’attention. La production de chaque agriculteur sera organisée en trois parts distinctes : « une part destinée au revenu immédiat du producteur, une part affectée au remboursement des intrants, et une part constituant un fonds de prévoyance et de retraite agricole, garantissant à chaque agriculteur une sécurité financière sur le long terme ».
Plus concrètement encore, « un mécanisme de rachat et de revente partielle des récoltes sera déployé pour alimenter ce fonds de protection, épargne, assurance récolte et retraite, et garantir une compensation aux agriculteurs dont les récoltes seraient insuffisantes, sécurisant ainsi durablement leurs revenus face aux aléas climatiques et économiques ».
En d’autres termes, si la sécheresse détruit la récolte de Joseph, agriculteur dans les Collines, il ne recommencera plus à zéro. Il sera compensé. Il épargnera. Et un jour, il touchera une retraite. Pour des millions de paysans béninois qui vieillissent dans la précarité absolue, cette promesse, si elle est tenue, représente une rupture historique.
Le programme résume lui-même l’ambition de ce dispositif : « En modernisant les pratiques agricoles tout en structurant la protection sociale des producteurs, ce dispositif contribuera à transformer durablement les conditions de vie du monde rural béninois. »
Financement et accès au crédit : briser le mur des banques
La modernisation agricole ne peut se faire sans accès au financement. Le programme s’y attaque frontalement en annonçant « l’amélioration de l’accès au financement des producteurs grâce à un dispositif de financement adapté et au renforcement du Fonds National de Développement Agricole », qui a déjà financé près de 10 483 projets agricoles pour un montant global de 89 milliards de FCFA. Ce fonds sera renforcé et articulé avec la plateforme nationale de microcrédit en 48 heures annoncée dans le volet inclusion financière du programme. L’agriculteur qui a besoin de financer ses semences ou son matériel pourra le faire depuis son téléphone, sans passer par les cases traditionnelles d’un système bancaire qui lui a trop longtemps tourné le dos.
Une chaîne de valeur enfin complète
Dernier point et non des moindres : le programme entend mettre fin à la malédiction des matières premières brutes. Des « unités industrielles de transformation agro-alimentaire » seront installées dans chaque pôle de développement territorial, « accessibles aux producteurs locaux, pour transformer sur place ce que nos terres produisent ». Fini le coton béninois qui part brut pour revenir en tissu importé à prix d’or. La valeur ajoutée restera au Bénin, dans les mains de ceux qui ont semé, cultivé et récolté.
Un programme qui prend le monde rural au sérieux
Au total, le volet agricole de Wadagni se distingue par une qualité rare en période électorale : la cohérence. Des semences améliorées à la retraite du paysan, des drones phytosanitaires aux retenues d’eau, de l’accès au crédit à la transformation locale, chaque maillon de la chaîne agricole est pensé, articulé, chiffré. La philosophie est explicite : « investir dans l’agriculture, c’est investir dans la nation. »
Reste à savoir si les promesses survivront au contact de la réalité budgétaire, des résistances institutionnelles et des aléas climatiques qui s’annoncent de plus en plus sévères.
Olivier ALLOCHEME

