Dans une nouvelle tribune, l’Ambassadeur Jean-Pierre A. Edon, spécialiste des questions internationales, analyse l’intervention militaire américaine menée le 3 janvier 2026 au Venezuela, ayant conduit à l’arrestation du président Nicolás Maduro. Présentée par Washington comme une opération de lutte contre le narcotrafic, cette action constitue, selon Jean-Pierre Edon, une violation manifeste des principes fondamentaux du droit international et de la Charte des Nations unies. Au-delà du cas vénézuélien, l’Ambassadeur Edon alerte sur les dérives d’un recours unilatéral à la force, la fragilisation du multilatéralisme et les risques de généralisation de tels précédents. Une lecture géopolitique qui interpelle la communauté internationale sur l’avenir de l’ordre mondial et de la sécurité collective.

Lire ci-dessous l’intégralité de sa tribune.
L’ATTAQUE DU VENEZUELA ET LE DROIT INTERNATIONAL
Le monde s’est réveillé ce samedi 03 Janvier 2026 avec l’attaque américaine du Venezuela, la capture du président Nicolas Maduro et son épouse, tous deux exfiltrés vers les Etats-Unis. Il se pose la question de savoir si cet usage de la force dans les relations internationales est-elle conforme au droit international ?
Depuis quelques mois, les Etats-Unis s’apprêtaient à intervenir au Venezuela dans le cadre de la lutte contre les narco-trafiquants. A la suite des sanctions économiques, l’embargo et toutes autres formes de contraintes, le monde a assisté au positionnement d’un arsenal impressionnant de moyens militaires et d’infrastructures de guerre sur les côtes vénézuéliennes, ainsi que l’arraisonnement des bateaux pétroliers et la fermeture de l’espace aérien de ce pays.
Jusque-là et en considération du droit international, on croyait qu’il s’agissait tout simplement des menaces et des pressions sur le gouvernement de Caracas en vue de l’amener à reformer son système politique.
Au beau matin de ce 03 Janvier 2026, le monde a finalement réalisé que loin d’être des menaces, il s’agit bien d’un plan de déstabilisation minutieusement élaboré avec la mobilisation de grands moyens militaires et financiers. Le président Maduro et son épouse seront jugés à New-York sur le chef d’accusation de narcoterrorisme. Cet usage de la force contre un pays étranger appelle quelques réflexions :
- L’opération militaire américaine est une violation flagrante de la charte des Nations-Unies, notamment en ses articles 1 et 2 relatifs au respect de la souveraineté, l’égalité juridique des Etats et l’interdiction du recours à la force. Elle constitue une remise en cause unilatérale de l’ordre international issu de la seconde guerre mondiale et consacre la légitimation des changements de régime par la force. Cette attaque est une menace à la paix et à la stabilité internationale en Amérique latine, dans les Caraïbes et dans tous les pays en développement.
- Les expériences du passé ont prouvé que le changement de régime par la force venant de l’extérieur ne conduit ni à la démocratie, ni à la paix, mais au chaos et à la guerre civile. On se souvient du cas de l’Irak et de la Libye où 15 ans après l’intervention des forces de l’OTAN, la paix est loin d’être restaurée, la guerre civile étant toujours en cours. Cette situation de chaos généralisé sans issue avait amené le feu président du Tchad Idriss Deby à déclarer avec ironie qu’il reste que les forces étrangères ayant attaqué la Libye fassent maintenant le service après-vente.
- L’objectif à peine voilé de la politique américaine est l’imposition dans toute l’Amérique latine d’un ordre idéologique conforme aux visions du président Donald Trump. Cela rappelle la doctrine Monroe, et ne l’oublions pas, l’Amérique latine a toujours été considérée comme la chasse gardée de Washington. Il n’est pas exclu que des régimes progressistes en Colombie et au Mexique soient les prochaines victimes. L’expansion progressive des régimes d’extrême droite dans cette région comme en Argentine et tout récemment au Chili, s’inscrit dans ce cadre.
- Dès lors que les Etats-Unis, grande puissance mondiale foule au pied le droit international, que pourra-t-on reprocher à d’autres pays pour avoir agressé un Etat moins puissant. Que ferions-nous si la Chine envahissait militairement Taiwan considéré par Pékin comme faisant partie de son territoire ? Quels arguments opposerons-nous à la Russie si demain elle attaque comme en Ukraine, un autre Etat voisin au nom de sa sécurité ?
- Depuis l’arrivée au pouvoir du président Trump en janvier 2025, le droit international est mis à l’épreuve. Tout se passe comme si aucune norme réglementant les relations internationales n’existait. Pour imposer ses propres vues, Washington passe outre les règlementations et principes internationaux issus de la deuxième guerre mondiale et qui ont permis d’éviter à ce jour une troisième guerre mondiale dévastatrice.
C’est préoccupant en ce sens que le monde serait ainsi transformé en une jungle où seules les lois des plus forts comptent. Or le droit international en vigueur est le produit de longues et dures négociations auxquelles ont pris par les Etats-Unis et qui justifient l’accueil du siège des Nations-Unies par ce pays.
- La grande inquiétude qui mérite d’être évoquée est la passivité, la timidité, le silence incompréhensible de la communauté internationale face au mépris du multilatéralisme et des normes universellement admises, affiché par Washington. Ce pays se comporte aujourd’hui comme le gendarme du monde, critique anciennement formulée contre lui et devenant de nos jours une réalité concrète.
- Tout laisse croire que l’attaque du Venezuela n’est pas seulement liée à la lutte contre le narcotrafic. Elle s’inscrit dans la droite ligne de la politique de Trump de mobiliser pour son pays les ressources du monde, de l’Amérique latine en particulier qui lui est proche. Dans cet ordre d’idées se situe le pétrole du Venezuela qui représente 17% des réserves mondiales évaluées à 303 milliards de barils, donc supérieures à celles de l’Arabie Saoudite, de la Russie, du Canada.
En dehors de son importance quantitative, l’or noir vénézuélien comme celui du Nigeria, est d’une qualité exceptionnelle bien qu’il s’agit d’un brut lourd. Depuis quelques années, son exploitation est confiée aux entreprises chinoises et russes et environ 80% de la production sont exportés en Chine. La préférence accordée aux sociétés chinoises et autres au détriment des américaines, est la conséquence de l’hostilité manifeste de Washington vis-à-vis du système politique vénézuélien depuis feu président Hugo Chavez
- Ce panorama de la gestion des hydrocarbures n’est pas du goût de Washington qui cherche aussi à s’en emparer. C’est la raison pour laquelle le président Maduro déclarait le 27 décembre 2025 dernier qu’une entente était possible avec les Etats-Unis au sujet de cette ressource stratégique de son pays.
- Cette opération militaire est une manière de briser par la force l’indépendance politique de cette nation. Cette compréhension découle de la déclaration de Trump lors de sa conférence de presse où il disait que ses collaborateurs vont administrer le pays de Bolivar jusqu’à trouver une forme de transition acceptable. Or les structures de l’Etat dirigé par la vice-présidente sont toujours en place et aptes à assurer la transition. Cette conception américaine de la suite des évènements, ressemble à une tentative de recolonisation de ce pays ayant acquis son indépendance depuis près de deux siècles.
- – Il découle de cet évènement désagréable que désormais les pays militairement puissants peuvent à tout moment agresser un pays plus faible pour des raisons inavouées présentées d’intérêt national, en ignorant volontairement la charte des Nations-Unies et le droit international. Dans ce schéma les pays africains sont exposés à toutes formes d’agression. Le Nigeria vient d’en faire l’expérience le 25 décembre 2025, même si, comme on le dit, le bombardement des terroristes du Nord est fait avec l’accord d’Abuja.
Il urge que la communauté internationale se réveille pour décourager cette politique américaine hégémonique si l’on veut réellement préserver la paix et la sécurité internationale. La prompte réaction de l’homme politique français Dominique de Villepin est juste en déclarant ce qui suit : << La France et l’Europe doivent clairement réaffirmer avec les pays du Sud global leur attachement aux principes du droit international, et d’abord la souveraineté des Etats et la sécurité collective, et défendre l’ordre juridique des Etats-Nations contre la collision brutale des empires >>.
A notre avis, cet appel concerne tous les pays africains, asiatiques et latino-américains qui doivent tous condamner énergiquement cet acte. Certains pays africains viennent de le faire, d’autres encore doivent emboiter le pas, car nul ne connait les prochaines victimes. L’Union Européenne et l’Union Africaine appellent au respect du droit international. De son côté, Monsieur Antonio Guterres, Secrétaire général de l’ONU considère cet usage de la force comme un dangereux précèdent et que le droit international n’a pas été respecté.
La paix aujourd’hui sur notre planète implique la reconnaissance et l’acceptation d’un monde multipolaire en gestation, généré par l’évolution continue de l’univers. L’apparition du Sud global en est une preuve éloquente. Il faut composer avec ce pôle au lieu de chercher vainement à le détruire ou freiner sa progression. Croire à la possibilité d’entraver ce courant serait peine perdue, car il est irréversible. La volonté manifeste des Etats-Unis à se substituer aux Nations-Unies à cause de sa puissance militaire, est grave et assombrit l’avenir du monde. En vérité, ces démonstrations de force reflètent la peur et le refus de reconnaitre que la fin de l’hégémonie de l’Occident et celle du pétrodollar s’annoncent, ce qui mettrait Washington en difficultés au cours des années à venir.
Jean-Pierre A. EDON
Ambassadeur, spécialiste des questions internationales.

