
Dans une nouvelle tribune, Jean-Pierre A. EDON, Ambassadeur et spécialiste des questions internationales, examine avec rigueur la création par le président américain d’un « Conseil de paix » appelé à dépasser le cadre initial de la crise à Gaza pour s’imposer comme une organisation internationale à part entière. Présentée comme une alternative plus agile aux Nations-Unies, cette initiative soulève, selon l’Ambassadeur EDON, de profondes interrogations juridiques et politiques. Entre remise en cause du multilatéralisme traditionnel, sélection restreinte des États membres et redéfinition implicite des règles de gouvernance mondiale, le projet américain pourrait, analyse-t-il, modifier durablement l’équilibre de l’ordre international et fragiliser l’architecture onusienne bâtie depuis plus de huit décennies.
Lire ci-dessous l’intégralité de la réflexion de l’Ambassadeur Jean-Pierre A. EDON.
LE CONSEIL DE PAIX AMERICAIN ET L’ORDRE INTERNATIONAL
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Dans le cadre du règlement du conflit entre le mouvement palestinien Hamas et Israël déclenché le 7 Octobre 2023, le président américain a élaboré un plan de paix qui prévoit un organe appelé conseil de paix. Originellement préparé pour la Bande de Gaza, ce plan a connu une évolution spectaculaire qui suscite des réactions et une analyse sérieuse sur le plan mondial.
Composition et mission
Cet organe que les pays arabes et le Hamas ont finalement accepté avec quelques nuances est composé des personnalités américaines assez influentes dont le président Trump lui-même, et de quelques autres hommes politiques bien sélectionnés dans le monde arabe et ailleurs.
Le communiqué de la Maison Blanche précise que ce conseil contrôlera une autre instance dénommée << conseil exécutif>> plus large qui supervisera les technocrates palestiniens chargés d’administrer Gaza.
Sa mission validée par le conseil de sécurité de l’ONU en sa résolution du 17 Novembre 2025, était la gestion du cessez-le-feu dans la bande de Gaza, la reconstruction du territoire palestinien, la libération des otages et la facilitation des négociations entre Palestiniens et Israéliens. Il veille à faire respecter la phase 2 du plan de paix à Gaza annoncé le 29 septembre 2025, malgré le cessez-le-feu fragile entre les belligérants.
Quelque mois plus tard, et précisément en Janvier 2026, la mission et le statut du conseil de paix ont connu une évolution importante. Il est devenu une autre institution avec une nouvelle mission et un champ d’application plus large.
Nouvelle mission du conseil et sa composition
Dans le préambule de la charte du conseil de paix envoyée à plusieurs chefs d’Etat, les invitant à y adhérer, on peut lire ce qui suit : << Le conseil de paix est une organisation internationale qui vise à promouvoir la stabilité, à rétablir une gouvernance fiable et légitime et à garantir une paix durable dans les régions touchées ou menacées par des conflits >>.
La charte précise que la composition du conseil de paix est limitée aux Etats invités par le président Trump. Leur statut de membre prend effet dès notification de l’acceptation de la charte. Chaque Etat membre est représenté par son chef d’Etat ou de gouvernement.
Faisant allusion claire à l’ONU, le texte américain critique les << approches et institutions qui ont trop souvent échoué >> et invite les dirigeants des Etats à avoir le courage de s’en écarter. Il souligne << la nécessité d’une organisation de paix internationale plus agile et efficace >>. Il apparait alors clairement que le conseil de paix du président américain se veut une institution qui ignore les Nations-Unies, ou est de nature à lui substituer.
Au forum économique de Davos en Suisse, accompagné d’une vingtaine environ des dirigeants des pays appelés << fondateurs >> sur la cinquantaine de pays invités, le président Donald Trump a officialisé en grande pompe le jeudi 22 Janvier 2026, la naissance de son conseil de paix, une organisation internationale. Le statut de membre permanent implique un paiement de 1 milliard de dollars par chaque pays désireux de se le voir accorder.
Comme il fallait s’y attendre la création de cette nouvelle organisation a suscité des réactions de par le monde.
Positions de certains pays
La France, le Royaume-Uni, la Norvège et la Slovénie ont immédiatement signifié leur refus de rejoindre le groupe. Le président Brésilien Lula a accusé Donald Trump de vouloir devenir le maitre d’une nouvelle ONU. Le Canada qui avait accueilli favorablement l’invitation a fini par y renoncer en exprimant la crainte de la direction dangereuse que le monde est en train de prendre. Aussi l’initiative américaine appelle-t-elle quelques observations.
Des observations
Le monde a découvert au cours du weekend du 17 et 18 Janvier 2026 que l’intention américaine est d’instituer un conseil de paix permanent dont la mission va au-delà de la paix à Gaza. La nécessité d’une telle chose n’est pas prouvée et la procédure utilisée est viciée. Pire la méthode mise en œuvre qui s’appuie sur la force et pressions de tout genre, ne répond nullement aux exigences et dispositions du droit des organisations internationales. L’impression qui s’en dégage est que la loi du plus fort devient la norme.
Cela rappelle la doctrine du Big Stick du président américain Theodore Roosevelt : << la force d’abord, la loi ensuite >>. On se souvient aussi que c’est Ronald Reagan qui a institutionnalisé la guerre économique, les sanctions et l’instrumentalisation du dollar. Quant au President George W. Bush, il a méprisé en son temps le droit international, ce qui lui a permis d’attaquer l’Irak pour des intérêts économiques liés au dollar.
Il en découle que la politique étrangère des Etats-Unis n’a jamais été guidée par l’altruisme, mais la défense des intérêts nationaux, s’il le faut, au prix de la force. En réalité, la méthode et la vision du President Trump ressemblent à celles de ses prédécesseurs précités, avec la différence que le locataire actuel de la Maison Blanche les applique sans élégance, ni diplomatie, en niant l’état actuel de l’environnement mondial dont la prise en compte était nécessaire.
Ce conseil pour la paix, telle que conçue, est une institution sélective qui concerne surtout les pays riches pouvant facilement débloquer un milliard de dollars pour être membre permanent. Que devient alors l’égalité juridique et souveraine des Etats ? En outre il se veut être une institution internationale non ouverte à tous les Etats, mais plutôt aux Etats invités. Il y a alors une discrimination qui affecte beaucoup de pays tels que ceux d’Afrique, malgré le Maroc invité.
Pendant son premier mandat présidentiel de 2017 à 2021 et depuis son retour au pouvoir en Janvier 2025, le président américain a manifestement montré son rejet du multilatéralisme, or son conseil de paix revêt un caractère international. On en déduit alors que pour lui, le multilatéralisme n’a de sens que s’il est sous sa tutelle et dirigé par ses soins.
Avec cette nouvelle organisation internationale pour la paix, que deviendra l’ONU qui a globalement fait les preuves de sa capacité à préserver la paix et la sécurité internationale durant ces derniers 81 ans. Elle ne disparaitra peut-être pas, parce qu’elle a accumulé des expériences lui permettant de résister à de nombreuses crises mondiales comme celle-ci. Toutefois elle connaitra beaucoup de difficultés pendant le reste du mandat de Trump. Comme l’UNESCO au cours de son premier mandat, le président vient de retirer son pays de l’OMS. Peut-être bientôt ce serait le tour d’une autre institution spécialisée du système des Nations-Unies.
L’une de ces difficultés est le non-paiement des cotisations par certains pays notamment les Etats-Unis qui à lui seul contribue au budget de l’Organisation pour 22%. Cette situation perturbe déjà le fonctionnement de cette institution, comme vient de le signaler le 31 Janvier 2026, sous forme d’alarme son Secrétaire General, Monsieur Antonio Gutierres.
En créant une nouvelle organisation internationale pour la paix, plus agile et efficace que l’ONU, Washington oublie que la grande responsabilité de ‘’l’inefficacité’’ des Nations-Unies incombe aux pays membres permanents du conseil de sécurité jouissant du droit de veto. En effet, on ne saurait compter le nombre de fois que les Etats-Unis ont opposé le veto sur des résolutions de nature à préserver la paix et la sécurité dans certaines régions du monde, notamment au Moyen-Orient.
Que peut faire l’ONU si les puissances censées de la soutenir et rendre plus visibles ses actions, ne le font pas pour des raisons personnelles et inavouées ?
La politique étrangère actuelle de Washington suscite à travers le monde beaucoup d’inquiétudes. Le droit international est bafoué et n’a plus de sens, les traités et conventions internationaux séculaires sont ignorés, l’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays étranger passe pour être normale. On croit que par la force, les menaces, les représailles, les sanctions économiques, les blocages des espaces aériens, les atteintes à la liberté de navigation etc…, l’imposition de la volonté du plus fort est possible et garantie.
Il est alors d’une nécessité absolue qu’en ce moment où un nouvel droit international est en train d’être unilatéralement écrit dans les faits, que de nombreux pays prennent conscience de ce que le monde se dirige vers une pente dangereuse et glissante qui risque de le transformer en une jungle. Salutaire, a été la réaction des pays ayant refusé d’intégrer ce conseil, et il est à espérer que sans délai, d’autres Etats leur emboitent le pas. Seule une vive et prompte action du genre peut freiner l’élan américain qui est de nature à ignorer l’ONU et à conduire le monde vers une destination inconnue.
Conclusion à titre de recommandation
Au lieu d’une institution internationale créée de la manière envisagée par le président Donald Trump, il vaudrait mieux se contenter uniquement du conseil de paix pour Gaza, en menant des négociations aboutissant à la création de l’Etat de Palestine. Car seule l’existence de cet Etat est la solution au conflit vieux de près de 78 ans. L’usage de la force qui a déjà montré ses limites et l’accalmie périodique ne sauraient garantir une paix durable.
Quant aux autres conflits dans le monde, il serait préférable que Washington aide les Nations-Unies à y faire efficacement face dans le respect scrupuleux de la charte de l’organisation. Les intentions énoncées dans la charte du conseil de paix américain sont bonnes et peuvent être reversées à l’ONU qui se chargera de les mettre en application avec l’aide des membres permanents du conseil de sécurité. Une démarche du genre sera plus efficace et plus compréhensible que la mise à jour d’une nouvelle institution qui jouera pratiquement le même rôle que l’ONU dans le domaine de la paix et de la sécurité internationale. Il est opportun de souligner que les Nations-Unies ne s’occupent pas uniquement des questions politiques (paix, sécurité, désarmement), mais aussi du social, de l’économie et du développement des Nations surtout les plus pauvres.
Jean-Pierre A. EDON,
Ambassadeur, Spécialiste des questions internationales.

