Le 11 mars 2026, le quotidien américain The Wall street journal a publié les témoignages de trois généraux béninois sur la tentative de coup d’Etat manqué du 7 décembre 2025. Ce jour-là, une poignée de militaires a failli faire basculer le Bénin. Un général pieds nus, un officier en chemise de nuit et un chef de la garde républicaine pris de court : voici comment trois hommes ont sauvé la République.

Il est un peu plus de 3 heures du matin ce dimanche 7 décembre quand le général de division Abou Issa est réveillé par un fracas sourd dans sa maison de trois niveaux, aux abords de Cotonou. À ses côtés, sa femme Angèle Bernadette Guèdègbé et leur petit-fils de 4 ans. Quelques instants plus tard, le colonel Dieudonné Tévoédjrè, commandant de la Garde républicaine, l’appelle : des assaillants masqués viennent d’attaquer la résidence du général responsable du cabinet militaire du président. « Vous pourriez être le prochain sur la liste », le prévient-il.
Il l’était. Pieds nus, vêtu d’un seul short Adidas à cordon, Abou Issa récupère son AK-47 et deux chargeurs dans son armoire blindée. Dans la lueur faible des lampadaires, il repère deux hommes armés et cagoulés devant son portail. Il s’installe sur deux chaises du salon, oriente son fusil vers la rue et tire quatre coups. Pendant quarante-cinq minutes, il résiste seul à ce qu’il estime être une dizaine d’assaillants, vidant un chargeur entier, puis neuf balles d’un second.
La trahison venue de l’intérieur
Ce que le général ignorait, c’est que le coup avait été planifié avec une précision chirurgicale, jusqu’au cœur même du dispositif militaire. Le cerveau de l’opération : le lieutenant-colonel Pascal Tigri, 47 ans, commandant des forces spéciales béninoises. Un officier formé en Belgique, en France, en Chine et en Inde. Le journaliste américain Michael M. Phillips, qui signe ce récit dans le Wall Street Journal du 11 mars 2026, le décrit comme un homme capable « d’attraper, tuer, écorcher et mordre un serpent cru pour montrer aux jeunes commandos que cela pouvait se faire ».
L’officier chargé de la force de réaction rapide cette nuit-là, le capitaine senior Ousmane Samary, était lui aussi dans la conjuration. Lorsque le colonel Faïzou Gomina, commandant de la Garde nationale, lui ordonne d’organiser une équipe de secours pour le général Abou Issa, Samary dispose ainsi d’un « plan B » : il se précipite vers la résidence du général avec trois véhicules blindés, se faisant passer pour des sauveurs.
Quant à Gomina, il sera cueilli au quartier général. Lorsqu’il souhaite rejoindre son bureau pour enfiler son uniforme, Tigri lui propose une escorte. Quelques mètres plus loin, les soldats le renversent et lui arrachent son arme, lui brisant deux os de la main. « Mon colonel, j’ai honte quand je vous vois. Je réalise que vous avez mis beaucoup de confiance en moi, et cela peut sembler que je vous trahis », lui confie Tigri. Réponse de Gomina : « Bien sûr que tu me trahis. »
Des œufs pour neutraliser le surnaturel
À 5h20, les soldats de Samary maîtrisent enfin Abou Issa à coups de crosse. Stupéfaits qu’il ait pu survivre à l’assaut, certains d’entre eux attribuent sa résistance à des forces occultes. « De telles croyances sont courantes dans le pays qui a donné naissance à la religion vaudou », note Phillips. Pour conjurer le sort, les soldats cassent deux œufs crus sur la tête du général et en étalent le contenu sur son corps. « Si j’avais des pouvoirs magiques, je ne serais pas ici en ce moment », leur rétorque Abou Issa. Ils l’embarquent néanmoins, enduit d’œuf, menotté à Gomina, les deux les yeux bandés, vers le nord du pays.
En chemin, les ordres tombent : passer la frontière nigériane, exécuter les deux officiers et faire disparaître les corps.
Le dernier homme debout
Pendant que le convoi file vers le nord, à Cotonou, le colonel Tévoédjrè comprend progressivement qu’il est le seul officier encore libre. Il rassemble plus de cent soldats de confiance et les déploie autour de la résidence présidentielle. La résistance acharnée d’Abou Issa a fait gagner les précieuses heures nécessaires à cette défense.
Le coup échoue. Le Bénin résiste, là où le Burkina Faso, le Niger, le Mali ou le Gabon ont sombré depuis 2020 dans la vague de putschs qui déchire l’Afrique de l’Ouest.
Ce 7 décembre, l’histoire du Bénin a tenu à un général pieds nus, à deux œufs cassés sur un crâne. Et à la trahison d’un homme qui avait sous-estimé ceux qu’il cherchait à renverser.
Olivier ALLOCHEME

