La démocratie est-elle une réalité vivante ou une illusion savamment entretenue ? Dans cette analyse approfondie, l’Ambassadeur Jean-Pierre A. Edon, spécialiste des questions internationales, interroge la pertinence d’un système politique souvent présenté comme universel mais miné par ses propres contradictions. Du pouvoir confisqué par les élites à la manipulation des lois, des dérives autoritaires nationales aux déséquilibres du système international, il met en lumière les fragilités d’un modèle en crise. Pour l’auteur, la démocratie n’est pas acquise, elle exige vigilance, éthique et responsabilité pour redevenir ce qu’elle prétend être ; le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Voici l’intégralité de sa réflexion.

LA DEMOCRATIE : ILLUSION OU REALITE
Dans un article publié en Septembre 2025, nous avions défini la démocratie et souligné qu’elle n’est pas un modèle unique. Il en existe sous plusieurs formes et s’adapte à la culture, aux coutumes et expériences de lutte de chaque peuple. Toutefois ses principes sont universels et sont les mêmes partout. De par les imperfections constatées dans sa mise en œuvre, la question se pose de savoir si elle est une illusion ou une réalité.
En dépit des longues et nombreuses expériences de ce système politique dans le monde, on en parle encore aujourd’hui comme si c’est un nouveau concept. Pour certains analystes, c’est une utopie pendant que d’autres soutiennent l’idée que c’est une évidence concrète. Le problème n’est-il pas dans la manière inappropriée dont elle est gérée ?
Ancienne appréciation de la démocratie et sa gestion actuelle
Au 16eme siècle déjà, Etienne de la Boétie, un écrivain français, humaniste, juriste et poète, avait déjà compris le piège de l’illusion de la démocratie. Il disait ceci : Finalement le peuple donne volontairement son pouvoir à des représentants qui vont l’utiliser pour le contraindre et le mettre en esclave.
Quatre siècles plus tard aujourd’hui, nous sommes dans la même situation où tous les 4, 5 ou 7 ans, nous élisons nos représentants en vertu de la démocratie. Une fois qu’ils sont élus, l’une de leurs préoccupations premières est de se maintenir au pouvoir et de perpétuer leur position dans le monde politique aussi longtemps que possible pour bénéficier des privilèges honorifiques, matériels, sécuritaires qui en découlent.
Très souvent, les principaux soutiens financiers des campagnes électorales sont des compagnies privées comprenant des institutions financières, pharmaceutiques, agro-alimentaires, d’armement, des sociétés de la presse etc… Comme il fallait s’y attendre, une fois qu’ils sont élus, les politiciens rendent en priorité des services à ces bailleurs de fonds électoraux, et non à ceux qui les ont élus.
C’est ainsi que toutes sortes de faveurs fiscales et autres leur sont accordées pendant que les électeurs sont lourdement imposés. Durant tout le mandat, les intéressés bénéficient des largesses de l’Etat telles que les exemptions d’impôts et de taxes. Dans le même temps, les conditions de vie des électeurs sont de plus en plus difficiles, ce qui donne l’impression qu’ils sont les oubliés du pouvoir.
Mieux les représentants élus à tous les niveaux deviennent les supérieurs de leurs électeurs dans la mesure où en les élisant, le peuple renonce ainsi à sa propre souveraineté. Leur mission en tant que supérieur est de vous faire obéir et vous appliquer les lois rédigées et votées par eux sans vous consulter ; ils sont en effet vos mandataires et exercent le pouvoir que le peuple leur a donné.
Le pouvoir dans un régime démocratique
C’est le moment de souligner un autre comportement qui alimente la thèse de l’illusion, une attitude que l’Evangéliste Edouard Lebolo a décrit en des termes suivants : le pouvoir rend fou, mais le fou ne rend pas le pouvoir. Lorsqu’il n’est pas équilibré par la sagesse et la vertu, le pouvoir devient une drogue pour l’âme. Il séduit, enivre et enferme celui qui le détient dans l’illusion de sa toute-puissance. Plus il s’accroche, plus il s’éloigne de l’humanité qu’il devrait servir.
En effet, l’histoire du monde et de l’Afrique en particulier, nous enseigne que rares sont ceux qui acceptent de déposer volontairement le fardeau du pouvoir, car l’orgueil, la crainte de rendre compte de sa gouvernance, et la peur de redevenir simple citoyen mortel, lient les mains du dirigeant insensé.
La création des nouvelles républiques en Afrique par la manipulation des lois fondamentales, une astuce juridico-politique qui ne trompe plus personne, en est une illustration éloquente. Le drame est que les auteurs de cette supercherie continuent de se réclamer démocrates dans un régime de démocratie.
Ce sont autant de faits qui amènent à dire que la démocratie est une illusion, et elle est aujourd’hui en danger ou en recul dans nombre de pays, y compris les Etats dits de grande démocratie, ce qui est inquiétant pour l’avenir de l’humanité.
On n’hésite plus aujourd’hui à défendre les idées fascistes et nazi, à faire l’éloge de l’autoritarisme, de l’exclusivisme, de la dictature, de l’extrémisme sous toutes ses formes. On oublie que les expériences de ces systèmes politiques par le passé, ont échoué et sont même dans une certaine mesure, à l’origine des deux guerres que le monde a connues en 1914 et 1945.
Le multilatéralisme qui a fait ses preuves depuis des décennies, est en danger, le droit international, en perte de vitesse, alors que ces deux concepts pratiques inventés par l’homme et basés sur la justice, la solidarité et la paix, ont permis d’éviter à ce jour une troisième guerre mondiale dévastatrice dont malheureusement le spectre se fait de plus en plus sentir de nos jours.
La démocratie est une illusion en ce sens que nulle part au monde, elle n’est correctement appliquée, mais c’est le système politique le moins mauvais connu à ce jour et qui a le mérite de reconnaitre que le pouvoir appartient au peuple. L’orgueil de l’homme, son aptitude à faire passer l’intérêt personnel avant le général, la puissance de domination, l’intolérance, sont entre autres, les causes des difficultés que connait aujourd’hui ce système politique non seulement à l’intérieur des pays, mais aussi sur le plan international.
Dérapage de la démocratie à l’international
Sur le plan international, le même constat amer se fait : le système international souffre d’insuffisance de démocratie, ce qui a fait apparaitre depuis plusieurs années la revendication de la démocratisation du système des Nations-Unies, revendication formellement faite par la majorité écrasante des pays membres.
Des Etats dits démocratiques se permettent impunément d’agresser d’autres Etats, violant ainsi le droit international. Des milliers d’êtres humains sont massacrés sans que cela n’émeuve personne, au contraire on protège les auteurs des massacres et leurs actes ignobles sont justifiés. Où sont passés alors les droits de l’homme intimement liés à la démocratie ?
On refuse d’appliquer les résolutions des Nations-Unies et de ses agences spécialisées, relatives à la justice, la préservation de la paix et sécurité internationale ; on ne reconnait plus les promesses et engagements pris à travers les conventions, les traités internationaux, voire les accords bilatéraux etc…
La tendance qui s’affirme avec grande inquiétude, est d’ignorer le multilatéralisme, croyant que par des initiatives personnelles, unilatérales, par les menaces et l’exhibition de la force, des problèmes internationaux peuvent être résolus. Très peu d’attention est accordée à la justice internationale. La politique de deux poids deux mesures, que l’on croyait appartenir à un temps révolu, revient en force. N’est-on pas en train de transformer le monde en une jungle où les faibles ont tort et sont écrasés par les plus forts qui ont toujours raison ?
Pire, la démocratie est quelquefois maladroitement utilisée comme un prétexte, une excuse, une raison pour justifier la perturbation de la paix. Aussi, les évènements de ces dernières années rappellent-ils les propos tenus il y a 33 ans en 1992 par l’homme d’Etat cubain Fidel Castro selon lesquels << la prochaine guerre en Europe sera entre la Russie et le fascisme, sauf que le fascisme sera appelé démocratie >>. En effet l’extermination de six millions de Juifs entre les deux guerres mondiales, était un acte fasciste, mais présenté à l’époque par ses auteurs comme l’expression de la défense du monde libre et de la démocratie.
Conclusion
L’erreur communément commise est de croire que la démocratie est acquise une fois pour toutes. Elle ne l’est pas, mais a plutôt besoin d’être entretenue en permanence, consolidée sans relâche et adaptée aux réalités du milieu sur la base de ses principes cardinaux. Si toutes les précautions liées à ses règles sont prises et scrupuleusement appliquées, de l’illusion qui la caractérise du fait de l’absence de la volonté politique de ceux qui sont chargés d’y veiller, la démocratie deviendra une réalité, un gain précieux au bénéfice du bien-être de l’humanité. La lutte continue pour sa défense.
Jean-Pierre A. EDON, Ambassadeur
Spécialiste des questions internationales.

