L’accès à l’eau potable en milieu rural n’est plus seulement une affaire de forages et de canalisations. Il s’agit d’une vraie stratégie, avec des enjeux de santé publique, de justice territoriale et de développement économique local. Au Bénin, la trajectoire est désormais lisible : atteindre l’accès universel avant 2030, conformément à l’ODD 6, avec une accélération des investissements, une modernisation des ouvrages et une transformation de la gouvernance du service. Dans cette dynamique, le pays, déjà à 82,1% de taux de desserte à fin décembre 2024, se rapproche des 100% grâce à la mise en service progressive de nouveaux systèmes structurants au cours de l’année 2025.

Une stratégie nationale articulée autour d’un triptyque
La montée en puissance observée en 2025 repose sur une logique d’action cohérente, combinant infrastructures modernes, réforme de gestion et gouvernance sociale et environnementale.
Premièrement, un schéma directeur d’investissements massifs privilégie des équipements capables d’irriguer durablement les territoires ruraux. L’Agence Nationale d’Approvisionnement en Eau Potable en Milieu Rural (ANAEPMR) a opté pour les Systèmes d’Approvisionnement en Eau Potable Multi-Villages (SAEPmV), réseaux étendus, réservoirs de stockage, bornes-fontaines pour la desserte communautaire et, surtout, branchements particuliers afin de rapprocher l’eau des ménages. L’ambition est claire : corriger progressivement les disparités entre localités, en planifiant l’extension sur des bases techniques et financières robustes.
Deuxièmement, une réforme de gestion adossée à un PPP (affermage) vise à professionnaliser l’exploitation, sécuriser la maintenance et garantir la continuité du service. Dans ce cadre, la politique sociale est également affirmée : tarif harmonisé et branchement subventionné (10 000 FCFA), pour que la modernisation ne se fasse pas au détriment de l’accessibilité.
Troisièmement, la ruralité est gérée avec les mêmes exigences que l’urbain, en intégrant les standards environnementaux, sociaux et de redevabilité : encadrement des chantiers, mesures de sécurité, gestion des déchets, et Mécanisme de Gestion des Plaintes reposant sur des comités locaux mobilisés avant et pendant les travaux.
Des chiffres qui traduisent un changement d’échelle
Les données consolidées à la fin du 1er semestre 2025 donnent la mesure de l’écosystème à maintenir en service—et du saut capacitaire engagé.
Le patrimoine rural totalise 1 101 systèmes d’AEP, dont 639 AEV/SAEPmV et 462 PEA, avec une ossature réseau estimée à 5 839 km pour les AEV/SAEPmV. Côté stockage, le dispositif compte 671 réservoirs pour une capacité globale de 25 864 m³. Enfin, l’exploitation s’appuie sur 858 stations de pompage, alimentées par un mix énergétique associant groupes électrogènes, réseau SBEE et solaire—un élément déterminant pour la continuité de service dans des zones à contraintes.
Ces infrastructures, toutefois, ne “font” pas à elles seules l’accès universel : c’est la desserte effective et la qualité de service qui comptent. À ce titre, le pays demeure confronté à un défi technique majeur, avec un taux de panne de 26,8% (référence fin 2024, en attendant l’actualisation annuelle).
2025 : l’accélération par les ouvrages… et par le raccordement
Le premier semestre 2025 confirme une accélération tangible sur le terrain. Le suivi semestriel fait état de 12 nouveaux ouvrages dont les constats d’achèvement ont été prononcés sur la période (entre programmes), signe que la stratégie d’investissement se matérialise progressivement en service.
Surtout, la dynamique est de plus en plus orientée vers l’accès domestique. Sur le semestre, 6 246 demandes de branchements ont été enregistrées et 4 245 branchements particuliers réalisés. La progression cumulée des branchements, particuliers et communautaires, atteint 26 424 au 30 juin 2025. Cette poussée est un indicateur social autant que technique : elle reflète une demande croissante pour un service de proximité, plus confortable, mais aussi plus sûr sur le plan sanitaire.
Parallèlement, le semestre met en évidence des efforts de transfert et de mise en exploitation, incluant la remise en service d’ouvrages réhabilités et la sécurisation de la prise en charge par des états des lieux contradictoires—un point clé pour éviter que des infrastructures ne basculent dans l’abandon faute de responsabilité clairement assumée.
Qualité de l’eau : l’accès universel ne vaut que si l’eau est conforme
Atteindre 100% de desserte ne se résume pas à “avoir un point d’eau”. Le cœur de l’enjeu, c’est une eau potable, donc conforme et sûre. Sur ce volet, le dispositif de contrôle est renforcé : 970 certificats d’analyse ont été transmis à l’ANAEPMR à l’issue des prélèvements et analyses conduits sur les systèmes fonctionnels. En parallèle, l’approche préventive progresse via les Plans de Gestion de la Sécurité Sanitaire de l’Eau (PGSSE), dont le stock élaboré augmente, avec de nouveaux dossiers transmis pour approbation sur la période.
Cette intensification du contrôle s’accompagne d’une vigilance assumée : le suivi rappelle l’existence de non-conformités physico-chimiques qui imposent de consolider la chloration, les pratiques d’exploitation et la gestion des risques, afin que la progression de la desserte rime avec protection de la santé.
La modernisation par la donnée : transparence, performance, relation-usagers
L’une des évolutions les plus structurantes de la période tient à la digitalisation. La montée en puissance des outils de gestion (notamment la bascule vers une version plus robuste de la plateforme) est présentée comme un levier de transparence et d’efficacité : meilleure traçabilité, gestion plus fiable des transactions, et perspective de dispositifs orientés usagers (paiement électronique, centre d’appels). Derrière l’outil, l’objectif est clair : piloter par la donnée, comparer les performances, prioriser les réhabilitations, et rendre des comptes sur la continuité de service.
Le dernier kilomètre vers 100% : cinq priorités pour un accès universel durable
Si la tendance est favorable, la dernière ligne droite vers 100% se jouera sur la capacité à transformer la progression en accès universel durable. Les constats semestriels convergent vers des priorités opérationnelles :
- Réduire structurellement le taux de panne, en basculant vers une maintenance préventive plus systématique et une meilleure disponibilité des intrants et pièces critiques.
- Faire de la qualité conforme un standard, en renforçant la chloration, le suivi et les PGSSE.
- Accélérer la correction des disparités territoriales, sur la base des données de desserte, commune par commune.
- Renforcer la relation-usagers et la redevabilité, via le traitement des plaintes, l’information et la transparence locale.
- Exploiter pleinement la donnée pour piloter l’investissement et la performance (supervision, paiement, indicateurs).
Une ambition qui change de nature
Le Bénin a engagé une transformation de fond de l’hydraulique rurale : investissements visibles, réforme de gouvernance, pilotage plus structuré, et modernisation numérique. À ce stade, l’enjeu n’est plus seulement d’ouvrir des chantiers, mais de sécuriser la continuité du service, la qualité sanitaire et l’équité territoriale—jusqu’au dernier hameau.
Si cette cohérence est maintenue, la promesse de l’accès universel cessera d’être un objectif statistique pour devenir une réalité vécue : une eau proche, sûre, abordable et durable, au cœur du quotidien des ménages ruraux.

