
Face à la recrudescence des violences xénophobes en Afrique du Sud, les mois de mars et avril 2026 ravivent un débat sensible sur l’hospitalité africaine, la mémoire historique et les défis socioéconomiques du pays de Nelson Mandela. Dans cette réflexion, l’ambassadeur et spécialiste des questions internationales, Jean‑Pierre A. Edon, analyse les ressorts profonds d’un phénomène devenu cyclique, marqué par des attaques contre les migrants subsahariens. Entre chômage massif, frustrations sociales, instrumentalisation politique et oubli du soutien déterminant apporté par les pays africains à la lutte contre l’apartheid, l’ambassadeur Edon interpelle les autorités sud-africaines sur l’urgence de restaurer les valeurs de fraternité panafricaine et de préserver l’image de la « nation Arc-en-ciel ».
Lire ci-dessous l’intégralité de son analyse.
L’HOSPITALITE AFRICAINE A RUDE EPREUVE EN AFRIQUE DU SUD
Les mois de Mars et Avril 2026 en Afrique du Sud, ont été marqués une fois encore par des comportements xénophobes. Devenu cyclique, le mouvement anti-immigré africain s’était déjà produit en 2008, 2015, 2016, et 2009. Sa récurrence et recrudescence sont inquiétantes et méritent une attention particulière.
On a tendance à croire que les intéressés ont oublié le rôle primordial que le peuple africain a joué, par le passé récent, dans la lutte contre l’apartheid et la libération du pays intervenue en 1994.
Déclenché pratiquement depuis le début de l’année en cours, ce mouvement cible surtout les migrants africains sub-sahariens et se manifeste par des violences, des pillages et intimidations menés par des groupes anti-immigrés comme « Operation Dudula », dudula signifiant en Zoulou « expulser ». Perpétrés dans les grandes villes comme Durban, Johannesburg, Pretoria la capitale, ces actes de violence entrainent quelquefois des pertes en vies humaines, des blessés graves, avec la destruction des petits commerces des expulsés. Les causes toujours évoquées ne varient pas et tournent surtout autour de l’emploi.
Les causes
Ces tensions sont alimentées par une forte difficulté économique, une pression exercée sur les services de santé, le logement surtout dans les zones défavorisées, les services municipaux ainsi que par des discours politiques ou communautaires hostiles. En effet le taux de chômage est d’environ 33% et ne s’améliore pas de façon sensible d’une année à l’autre.
Les Sud-Africains considèrent que les étrangers prennent leurs emplois, ce qui alimente le sentiment anti-migrant qui gagne en popularité ces dernières années. La gravité des derniers évènements a suscité des réactions internationales, surtout africaines.
Réaction des gouvernements étrangers
De façon générale, nombre de pays ont déploré cette situation. Le Nigeria et le Ghana qui y comptent beaucoup de ressortissants ont exprimé de vives inquiétudes. Reprochant à Pretoria de ne pas mettre un terme au harcèlement à l’encontre des immigrés, le Nigeria a organisé des vols de rapatriement d’urgence de ses ressortissants, tandis que le Ghana a émis une protestation énergique par voie diplomatique. Le Kenya, le Mozambique, le Zimbabwe etc… ont également manifesté leur désapprobation et condamné l’acte. En réponse à ces réactions le Gouvernement de Pretoria a exprimé sa position.
Gouvernement Sud-Africain
Le président Cyril Ramaphosa a déclaré que les citoyens ne devaient pas laisser leurs inquiétudes « engendrer des préjugés et de la haine envers nos frères africains », et que la xénophobie n’a pas sa place en Afrique du Sud. Il a toutefois mentionné qu’il faut « faire face au défi de l’immigration clandestine qui met en danger notre stabilité sociale, notre gouvernance et notre sécurité nationale ».
L’ampleur de ce fléau et ses répercussions appellent quelques analyses
Analyse et enseignements
Le raisonnement selon lequel les étrangers s’approprient les emplois des nationaux est discutable. Généralement les immigrés créent leurs propres emplois par les petits commerces. Dans les entreprises sud-africaines, pour certains emplois, le recrutement se fait selon les qualifications exigées. Il arrive que dans beaucoup de cas, ce sont les étrangers qualifiés qui répondent au profil souhaité. On ne saurait donc pas leur en vouloir dans ces cas de figure.
Le problème de chômage galopant en Afrique du Sud relève aussi des conséquences de l’apartheid, la plupart des chômeurs étant des Noirs. Au sein de la population des Blancs, la situation est moins criarde, ces derniers détenant toujours le cordon économique, malgré la réussite de certains entrepreneurs Noirs que Mandela a lancé dans les affaires, pour en faire des opérateurs économiques prospères.
C’est donc un problème national que le gouvernement doit résoudre et il s’y est attelé. La lutte contre le chômage implique des reformes appropriées dans les domaines économiques, financiers et sociaux. En vérité, depuis l’accession au pouvoir de la majorité noire en 1994, le gouvernement a beaucoup travaillé pour améliorer les conditions de vie de la population noire en particulier. Il mérite même des félicitations.
Mais l’ampleur de l’héritage de l’apartheid est telle que de nombreuses préoccupations demeurent toujours et leur résolution nécessite du temps. Or la population est pressée d’accéder au bien-être auquel elle aspire depuis des années. C’est donc l’impatience et l’empressement de connaitre une vie meilleure qui se traduisent par la xénophobie alors que celle-ci n’en est pas une solution. La preuve en est que l’expulsion des étrangers de 2008 à nos jours, n’a pas contribué à réduire sensiblement le chômage, ni à créer beaucoup d’emplois, ou à faire exercer par les nationaux les emplois abandonnés par les migrants ayant quitté de force le pays.
Un constat se dégage : généralement les manifestants anti-étrangers ciblent surtout les Noirs africains et rarement les Blancs étrangers. Est-ce un hasard, une coïncidence ou une erreur d’appréciation ? Les Africains sub-sahariens ne sont-ils pas mal gratifiés de leur rôle dans la libération du pays de l’Arc-En Ciel ?
Bref rappel des actions des Africains dans la lutte contre l’apartheid
Au cours de la période de l’apartheid, nombreux sont les pays africains ayant accordé l’asile aux réfugiés sud-africains en danger chez eux. L’ANC mouvement de libération, a bénéficié de soutiens matériels, financiers, stratégiques et moraux de ces pays. Le Benin, y a aussi contribué pendant la période révolutionnaire (1972 à 1990) et défendu la cause sud-africaine sans réserve.
Dans cet élan de soutien aux frères, victimes innocentes du régime raciste, un groupe de pays dits « de la ligne de front » composée des Etats frontaliers à l’Afrique du Sud et dirigée par Robert Mugabé président du Zimbabwe, ont été particulièrement très combatifs. Dans cette lutte, le président du Mozambique Samora Machel a trouvé la mort, son avion ayant été abattu en vol par le régime d’apartheid.
Le Nigéria, pays très panafricain n’a pas lésiné sur ses moyens. Son Ambassadeur près les Nations-Unies, le général Garba, a présidé pendant plusieurs années sous les auspices de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) le comité des Nations-Unies contre l’apartheid. En effet l’OUA a joué un rôle moteur dans la lutte pour la libération de l’Afrique du Sud, en orchestrant une pression diplomatique internationale, en finançant le mouvement de libération, l’ANC et en isolant le régime raciste sud-africain.
On comprend mal qu’aujourd’hui ce sont les ressortissants de ces pays ayant farouchement soutenu la lutte de libération et combattu l’apartheid, qui sont devenus des indésirables en Afrique du Sud.
Recommandations
Voilà pourquoi il est souhaitable que les dirigeants sud-africains actuels rappellent à leurs citoyens le rôle moteur que les Africains sub-sahariens ont joué dans la libération de leur pays. Les actes de xénophobie de ces dernières années n’honorent pas la mémoire de l’icône africaine Nelson Mandela, et pire, ils portent atteinte à la réputation de ce grand pays et ternissent son image de marque.
Le gouvernement devra donc prendre des mesures énergiques pour décourager tous ces groupes hostiles aux étrangers, notamment la fameuse Operation Dudula et mettre fin à leurs activités. Bien sûr, l’approche des élections peut amener les Autorités à être moins fermes de crainte de perdre des voix aux prochaines consultations démocratiques.
Mais il est judicieux de défendre à juste titre, les principes, les droits de l’homme, la justice, la grandeur de la nation Arc-en ciel qui nourrit d’ailleurs l’ambition d’être le représentant du continent au sein du conseil de sécurité des Nations-Unies. Ce pays qui, par le passé, a pu surmonter des épreuves coriaces, saura certainement rétablir entre ses citoyens et les frères africains, la fraternité, l’amour du prochain, la confiance et la paix.
Jean-Pierre A. EDON
Ambassadeur, spécialiste des questions internationales

