
Dans les champs de la commune de Kandi, au nord-est du Bénin, Saliou cultive du coton depuis vingt-deux ans. Il connaît les cycles, les aléas climatiques, les prix qui montent et qui descendent, les promesses de campagne qui s’évaporent après les élections. Alors quand il a appris que le premier conseil des ministres du président Romuald Wadagni avait décidé de verser une prime exceptionnelle de 10 francs CFA par kilogramme de coton si la production nationale dépasse les 700 000 tonnes, il a d’abord souri, prudemment. « Si c’est vrai, c’est bien. Si ça se fait, je reverrai peut-être mes fils s’installer dans les champs plutôt que partir en ville. »
Cette prime s’inscrit dans un ensemble de décisions agricoles prises lors du premier conseil des ministres : subventions spécifiques pour les filières riz, coton, soja et cajou dès la campagne 2026-2027, primes conditionnelles liées aux performances de production, et instruction d’une réflexion stratégique sur la restructuration de ces filières. Un signal fort envoyé à un secteur qui emploie près de la moitié de la population active béninoise.
Le coton, colonne vertébrale d’une économie rurale
Le coton, c’est l’histoire économique du Bénin. Pendant des décennies, il a constitué le premier poste d’exportation agricole du pays, structurant des territoires entiers du Borgou, de l’Alibori et des Collines. Mais la filière a traversé des crises profondes : effondrement des cours mondiaux, problèmes de gouvernance des structures d’encadrement, abandon progressif de producteurs qui ne voyaient plus le sens de cultiver à perte.
Le Bénin a amorcé une remontée remarquable ces dernières années, atteignant des niveaux de production proches de 700 000 tonnes. La prime annoncée est précisément calibrée pour franchir ce seuil symbolique et productif. Elle fonctionne comme un mécanisme incitatif : plus les producteurs font collectivement l’effort d’atteindre le volume cible, plus chacun d’eux est récompensé individuellement.
« 10 francs par kilo, ça peut paraître peu dit comme ça. Mais si je produis 5 tonnes, c’est 50 000 francs de plus. Pour une famille paysanne, c’est un mois de dépenses courantes. Ce n’est pas rien », calcule Saliou, attablé sous le neem de sa concession.
Une logique de performance collective
Le mécanisme de la prime conditionnelle introduit une logique nouvelle dans la relation entre l’État et les producteurs agricoles. Il ne s’agit plus d’un simple soutien de prix ou d’une subvention à l’intrant distribué de manière uniforme. Il s’agit d’un contrat de performance : l’État fixe un objectif national, et si la filière l’atteint collectivement, chaque producteur en bénéficie individuellement.
Cette approche a plusieurs vertus. Elle encourage la solidarité entre producteurs, qui ont intérêt à ce que leurs voisins réussissent autant qu’eux-mêmes. Elle crée un horizon de mobilisation collective autour d’un objectif chiffré et vérifiable. Elle évite l’écueil des subventions inconditionnelles, qui peuvent décourager l’effort en garantissant le soutien quelles que soient les performances.
Pour les organisations paysannes, c’est aussi un levier de mobilisation interne. « Si la prime dépend du volume national, ça nous oblige à travailler ensemble, à partager les bonnes pratiques, à surveiller collectivement la qualité. C’est une autre manière de concevoir l’agriculture », estime Bernadette, coordinatrice d’un groupement de productrices dans les Collines.
La restructuration en arrière-plan
Derrière la prime, une question de fond : celle de la restructuration de la filière cotonnière. Le gouvernement a instruit une réflexion stratégique sur ce sujet, dont les contours précis seront définis dans les prochains mois. Cette annonce est peut-être la plus importante à long terme, même si elle est la moins spectaculaire dans l’immédiat.
Restructurer une filière agricole, c’est revoir ses mécanismes de financement, ses circuits de commercialisation, ses structures d’encadrement technique, ses interfaces avec les industries de transformation. C’est un chantier complexe, qui engage des intérêts multiples et requiert une vision de long terme. Que le président Wadagni l’inscrive dès son premier conseil des ministres dans l’agenda gouvernemental dit quelque chose de ses priorités.
Saliou, lui, ne connaît pas les détails de la restructuration annoncée. Mais il sait ce qu’il attend. « Qu’on nous paye à temps. Qu’on nous donne de bons intrants. Qu’on ne nous arnaque pas sur le pesage. Le reste, c’est les techniciens. Nous, on veut juste pouvoir vivre de notre travail. » C’est, au fond, ce à quoi cette série de décisions est censée répondre.
Wandji A.

