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Tribune de l’Ambassadeur Jean-Pierre A. Edon : « L’Occident doit s’adapter à l’irréversibilité des mutations géopolitiques »

Dans une nouvelle tribune, Jean-Pierre A. Edon, Ambassadeur et spécialiste des questions internationales, examine la stratégie des États-Unis dans un contexte mondial en profonde recomposition. De la doctrine « America First » au rôle central du pétrodollar, l’Ambassadeur Edon replace la politique américaine dans une continuité historique visant la préservation de la suprématie économique et militaire de Washington. Mais face à l’émergence des BRICS, à la montée en puissance de la Chine et à l’affirmation d’un monde multipolaire, cette hégémonie apparaît de plus en plus contestée. L’analyse interroge ainsi la capacité des États-Unis et de l’Occident à s’adapter à ces mutations irréversibles, tout en appelant à privilégier coopération, négociation et respect du multilatéralisme pour éviter un basculement vers un ordre international instable.

Lire ci-dessous l’intégralité de la tribune de l’Ambassadeur Jean-Pierre A. Edon

LA GRANDEUR DES ETATS-UNIS DANS UN MONDE EN MUTATIONS

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Depuis ces derniers temps, les Etats-Unis occupent une grande position dans l’actualité internationale. Avec la politique ‘’ Make America Great Again (MAGA), ‘’America First’’, beaucoup de bouleversements et d’actes violant des instruments internationaux, se produisent à la surprise et à l’étonnement du monde. Qualifiés de préoccupants par de nombreux observateurs internationaux, ces faits sont l’expression d’une vision et la poursuite d’objectifs précis.

La vision américaine héritée et accentuée par Trump.

A son accession au pouvoir en Janvier 2025, le président Donald Trump a précisé ses intentions qui n’étaient pas assez clairement définies au cours de son premier mandat de 2017 à 2021. Aujourd’hui, il essaie de rendre concrète sa politique quelque peu nationaliste.

En réalité sa vision n’est pas fondamentalement nouvelle, ni foncièrement différente de celle de ses prédécesseurs. Le point commun qui fait l’objet de consensus national au niveau des citoyens et des deux grands partis politiques (Démocrate et Républicain), est la grandeur de leur pays qu’il faut sauvegarder, la défense et le maintien de son statut de première puissance mondiale.

Quelques actes ci-après parmi tant d’autres, s’inscrivent dans cette logique : la fin de la convertibilité du dollar en 1970 décidée par le président Nixon ; la conclusion d’un accord avec l’Arabie Saoudite en 1974 pour instituer le pétrodollar, c’est-à-dire que tout le pétrole vendu dans le monde doit être tarifé en dollars américains ; l’institution par le président Ronald Reagan des sanctions économiques et la politisation du dollar entre 1981 et 1989 ; l’invasion de l’Irak en 2003 sous l’administration du président Bush ; l’attaque de la Libye par l’OTAN  en 2011 sous la direction du président démocrate Obama etc…

Tous ces faits visent la protection de la puissance et la force de la monnaie américaines, étant entendu que tout le système financier américain repose en grande partie sur le pétrodollar. Tous les pays attaqués ci-dessus cités, sont ceux où à un moment donné, le pétrodollar est menacé. Très souvent des raisons révélées plus tard fausses, sont évoquées pour justifier ces actes de force devenus inappropriés et communément désapprouvés de nos jours dans un espace universel en perpétuelles mutations.

                                  Les mutations en cours dans notre univers.            

 Les mutations caractérisant les métamorphoses des Nations en ce premier quart du XXIe siècle, annoncent la fin prochaine de l’hégémonie de l’Occident et la perte progressive de la prééminence du dollar dans les échanges commerciaux internationaux. Au titre de ces mutations sur le plan monétaire, on peut citer l’apparition du petro rouble, du petro yuan, du petro roupie, du petro rial, voire du petro riyal.

A cela, s’ajoute l’existence de plusieurs pôles mondiaux, l’unipolarité instituée depuis la chute du mur de Berlin en Novembre 1989 ayant montré ses limites. Plus remarquable encore est l’émergence des BRICS ou Sud Global qui à eux seuls représentent 40% du PIB mondial. De façon générale le monde d’aujourd’hui est de plus en plus éveillé et sait, mieux que par le passé, défendre ses intérêts.

Cette évolution historique de notre planète, n’est pas du goût de l’Occident dirigé par les Etats-Unis, bien qu’elle soit irréversible. La combattre par la force des armes, est une peine perdue, le mieux est de s’y adapter. Un bref rappel de l’histoire permet de se rendre compte que l’hégémonie d’un pays ou d’un groupe de pays finit toujours par connaitre un déclin à un moment donné. C’est la règle de la nature selon laquelle on est seulement fort pour un temps et non pour tout le temps.

Bref rappel de l’histoire récente du cheminement de la puissance.

Autrefois, c’est l’Empire Romain qui dominait le monde. A son apogée, l’Angleterre, à la faveur de la révolution industrielle, a pris la relève et rayonnait sans partage par sa puissance incontestable. Au début du XIXe siècle, cette position mondiale privilégiée lui a échappé en faveur des Etats-Unis devenus depuis lors la première puissance mondiale.

Aujourd’hui ce rang privilégié est devenu fragile, voire naturellement discuté par d’autres pays, notamment la Chine, ce que Washington ne veut pas accepter en prenant des initiatives qui dépassent l’entendement jusqu’à ignorer ses alliés traditionnels de l’Europe en particulier. A cette fin, l’occasion est propice pour rappeler un fait de l’histoire récente qui corrobore l’irréversibilité de l’évolution du monde.

En 1973, en pleine révolution culturelle en Chine, pays alors sous-développé dirigé par le Timonier et visionnaire Mao Tsé Sung, l’écrivain, diplomate et homme politique français Alain Peyrefitte, publiait un livre intitulé ‘’ Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera’’. A l’époque très peu d’analystes politiques y croyaient, pour d’autres c’était une plaisanterie. Aujourd’hui la Chine éveillée ne fait-elle pas trembler le monde et surtout les Etats-Unis, première puissance mondiale qui craint la perte de sa place dans le concert des nations, en faveur de ce pays asiatique autrefois sous-industrialisé ? C’est la mutation normale de l’univers que rien ne peut arrêter.

Au lieu de compter sur la force pour changer ce qui n’est pas modifiable, l’Occident ferait mieux de réfléchir sur une stratégie lui permettant de tirer profit de la nouvelle architecture multipolaire mondiale qui se dessine lentement mais assurément. Il s’agira d’envisager une forme de coopération mutuellement avantageuse avec le Sud Global qui connait régulièrement un taux de croissance économique en augmentation d’une année à l’autre et supérieur à celui de l’Europe.

L’avenir de l’Europe

Quant à l’Europe qui compte peu pour les Etats-Unis, son avenir n’est pas lié à Washington, mais plutôt avec la Russie. Le General Charles de Gaulle, avait bien annoncé en son temps que l’Europe qui vaille et pour laquelle il faut travailler, est la Grande Europe qui va de l’Atlantique à l’Oural, donc incluant la Russie.

C’est ce grand ensemble territorial qui sera à même de forcer le respect et la considération des Etats-Unis et de booster la puissance européenne dans tous les domaines. Joignant l’acte à la parole, le General de Gaulle avait décidé du retrait de la France de l’OTAN en 1966 et de la fermeture des bases militaires américaines en France en 1967. Selon lui, la France était désormais capable, de se défendre sans les Etats-Unis. Mais sous la présidence de Nicolas Sarkozy, la France a réintégré cette organisation en 2009, 42 ans après son retrait.

C’est incroyable que cette vérité gaullienne ne soit pas comprise par les Européens qui croient encore à la protection américaine pour leur défense. Sinon comment expliquer la logique économique selon laquelle l’Europe abandonne le pétrole et le gaz russes bon marché pour les acheter aux Etats-Unis trois fois plus cher. Au lieu de développer son industrie d’armement, l’Union européenne préfère s’approvisionner en armes américaines très onéreuses etc…Heureusement qu’elle vient de décider de la mobilisation de 800 milliards d’Euros pour sa défense.  Le comportement européen ne fait que profiter aux Etats-Unis et alimenter la vision américaine.

                                                                 Conclusion        

La vision du président Trump est entièrement conforme à la philosophie américaine relative à la sauvegarde de la grandeur et de la puissance du pays. Ses citoyens aiment que leur nation soit toujours en première ligne, plus forte, plus riche et c’est ce qui fait la popularité du président Trump qui abonde dans ce sens, quelquefois avec maladresse. Cette popularité commence à être entamée, à cause de la brutalité de sa gouvernance, de sa tendance à violer les lois fédérales et celles des Etats, ainsi que de sa propension à accorder peu de crédit aux institutions de contre-pouvoir.

Ce qui fait la différence avec ses prédécesseurs, c’est le manque d’élégance, de diplomatie dans sa manière brutale de traduire dans les faits sa vision. Aussi, contrairement aux anciens locataires de la Maison Blanche, il se fait-il trop visible et est à la fois sur plusieurs fronts en faisant tout avec précipitation, ce qui peut engendrer des erreurs qui annihilent ses efforts.  Une autre considération qui peut ternir sa bonne volonté et entrainer des échecs, c’est de vouloir tout faire à l’international sans les autres pays, en ignorant délibérément le contexte actuel du monde dont l’environnement est différent de celui du passé.

Le risque qui se pointe à l’horizon est la transformation du monde en une jungle où seuls les plus forts auront raison, ce qui à terme peut conduire à un conflit mondial dévastateur, si la situation réelle de notre planète d’aujourd’hui n’est pas prise en compte. La force ne résout plus aucun problème, mais plutôt la coopération, les négociations et la confiance mutuelle. Le moindre mal qui peut sauver le monde dans les conditions actuelles, c’est le retour au rôle des Nations-Unies et le respect scrupuleux de sa charte. Souhaitons qu’il en soit ainsi et qu’à court terme, la démocratisation de l’Organisation elle-même depuis longtemps souhaitée, devienne une réalité.

Jean-Pierre A. EDON,

Ambassadeur, Spécialiste des questions internationales.

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