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Me Robert Dossou à propos de la conférence nationale de 1990 : « Si nous nous en écartons trop, nous aurons tôt ou tard des problèmes »

Me Robert Dossou, figure emblématique de la Conférence nationale des Forces vives de la Nation, invité de l’émission « Invité du jour » sur Crystal News Bénin TV, le 1er mars 2026, est revenu sur les circonstances qui ont conduit à l’organisation de cette assise historique en février 1990. Avocat, ancien bâtonnier et ancien président de la Cour constitutionnelle, il a livré un témoignage dense sur l’état du pays à la veille du renouveau démocratique et sur les acquis majeurs de cette période charnière.

Un pays en « banqueroute totale » : Du 19 au 28 février 1990, à Cotonou, le Bénin écrivait l’une des pages les plus déterminantes de son histoire politique. Mais à en croire Robert Dossou, le contexte d’alors était des plus alarmants. « La situation du Bénin était entièrement décrépite », affirme-t-il, reprenant les termes utilisés en juillet 1989 lors d’un entretien avec le président d’alors, le général Mathieu Kérékou. « Aucune banque ne marchait, l’État béninois était en banqueroute totale. Nous sortions de 17 années de dictature d’un parti unique. La liberté était emprisonnée, des tortures ont eu lieu, des emprisonnements réguliers, et des citoyens ont été contraints à l’exil. » Face à cette impasse politique, économique et sociale, le chef de l’État accepte l’organisation d’une Conférence nationale et met en place une commission préparatoire, présidée par Robert Dossou.

Contrairement à certaines interprétations, l’ancien président de la Cour constitutionnelle assure que le travail préparatoire n’avait rien d’occulte. « C’était un travail ouvert, officiellement institué », précise-t-il. Toutefois, il reconnaît que des démarches discrètes ont été nécessaires « pour éteindre les feux et faire en sorte que la Conférence ne se transforme pas en tribunal ».

Le comité préparatoire a lancé un appel large aux Béninois de l’intérieur comme de la diaspora, aux partis clandestins, aux organisations et à toutes les sensibilités sociopolitiques afin qu’ils soumettent leurs projets de société. « Tout ce qui a été débattu à la Conférence se retrouvait déjà dans ces contributions », souligne-t-il.

Doute et espérance au cœur des débats

À l’ouverture des travaux, l’état d’esprit des délégués oscillait entre espoir et méfiance. « Il y avait un enthousiasme réel, beaucoup d’espérance, mais également beaucoup de doute », se souvient Robert Dossou. Le doute portait notamment sur la sincérité des autorités et sur la capacité du processus à aboutir. « Est-ce que le chef de l’État Mathieu Kérékou ne changerait pas d’avis ? Est-ce que la Conférence réussirait ? »

Ces interrogations ont conduit les participants à proclamer la souveraineté de la Conférence. Mais pour Robert Dossou, ce n’est pas cet acte qui a assuré son succès. « Ce ne serait pas la proclamation de la souveraineté qui a fait le succès. D’autres pays l’ont fait sans résultat. » Il attribue plutôt la réussite au choix du président Kérékou de se soumettre aux décisions de la Conférence, malgré son serment prêté sur la loi fondamentale de l’époque. « Pour ne pas être parjuré, il a préféré aller vers une Conférence nationale et se soumettre à ses décisions », explique-t-il.

Les acquis majeurs

Trente-six ans après, quels héritages retenir ? Pour Robert Dossou, le premier acquis demeure la liberté. « Le multipartisme intégral, l’État de droit, le respect des droits de l’homme, la lutte contre la corruption et la bonne gouvernance », énumère-t-il. Toutefois, il nuance, « Je ne peux pas dire que tout cela a été respecté jusqu’au bout. » Malgré les insuffisances constatées, il considère la Conférence nationale comme « la toile de fond de notre devenir ». Et d’avertir, « Si nous nous en écartons trop, nous aurons tôt ou tard des problèmes. »

Parmi les legs majeurs figure la Constitution du 11 décembre 1990, adoptée au terme du processus. Robert Dossou la qualifie de « révolutionnaire » pour plusieurs raisons. « Elle a été confectionnée entièrement par des Béninois, au Bénin, en tenant compte de notre histoire, et elle n’est attachée à aucun régime politique. » L’avant-projet a été largement vulgarisé et discuté, y compris dans les casernes. Certaines suggestions des forces armées, notamment l’obligation de démission préalable pour tout militaire souhaitant briguer un mandat électif, ont été intégrées au texte final. Pour lui, cette démarche inclusive a renforcé la légitimité et la solidité de la Loi fondamentale.

Un message à la jeunesse

À l’endroit de la jeune génération, Robert Dossou lance un double appel, étudier en profondeur les événements de 1989-1990 et en tirer les leçons pour l’avenir. Il cite à ce propos le penseur martiniquais Frantz Fanon : « Chaque génération doit découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »

Quant à l’hypothèse d’une nouvelle Conférence nationale aujourd’hui, il estime qu’elle ne saurait être identique à celle de 1990. « Chaque époque a ses problèmes spécifiques. Les défis restent ceux de la liberté, de la construction de l’État et du concept même de développement. »

Trente-six ans après, la Conférence nationale de février 1990 demeure ainsi un repère historique et politique. Reste à savoir comment les générations actuelles et futures sauront s’approprier cet héritage pour répondre aux défis de leur temps.

Romain HESSOU

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