Face à une crise diplomatique et économique persistante, les relations entre le Bénin et le Niger connaissent une détérioration sans précédent, malgré des liens historiques, culturels et géographiques profondément enracinés. Dans cette tribune, le spécialiste des questions internationales, l’ambassadeur Jean-Pierre A. EDON analyse les causes de cette rupture, ses conséquences lourdes pour les économies et les populations, ainsi que les tensions diplomatiques qu’elle alimente. Il plaide pour une restauration urgente de la confiance et du dialogue, condition essentielle à la relance de la coopération bilatérale. Entre impératif de stabilité régionale et exigence de bon voisinage, il appelle les deux États à renouer avec leur tradition de coexistence pacifique et à privilégier la voie diplomatique.

PRESERVER LE VIVRE ENSEMBLE TRADITIONNEL
ENTRE LE BENIN ET LE NIGER
Il est une bonne vérité qui traverse les époques et les générations, que deux pays liés par plusieurs facteurs (l’histoire, les hommes, la géographie, la culture, les ressources partagées, etc…) sont appelés à vivre ensemble dans l’harmonie, la paix, la bonne entente et à travailler ensemble. Plus proche de nous, dans le temps avant la création de la CEDEAO en 1975, le Benin et le Niger exécutaient un programme d’intégration régionale à travers l’Organisation Commune Benin-Niger (OCBN). Il s’agit du chemin de fer conjointement géré par les deux Etats, la Direction Générale étant assurée par le Benin, la Direction Générale Adjointe, par le Niger. Le port de Cotonou était considéré comme celui du Niger.
Il s’agit donc des liens historiques, culturels, voire naturels que rien ne saurait briser et qu’il importe de préserver à tout prix et à tous égards. Comment en est-on arrivé à la crise en cours qui coûte si tant cher aux deux pays et quelles en sont les perspectives pour en sortir et la régler définitivement ?
Marquée par plusieurs faits, la crise entre les deux pays persiste. Elle remonte au coup d’Etat militaire de Juillet 2023 au Niger suivi par la résolution de la CEDEAO de rétablir l’ordre constitutionnel par la force au Niger. De façon succincte, elle se manifeste comme suit :
- Crise de confiance
Le régime militaire du Niger soupçonne le Benin de servir de base à une déstabilisation de son pays par la France. Malgré le démenti formel de cette accusation apporté par Cotonou, le Niger maintient sa position au point de conditionner à des gages, la réouverture des frontières terrestres avec le Benin.
- Blocage économique
La frontière ouverte du côté béninois, reste fermée à ce jour du côté nigérien, paralysant ainsi le commerce bilatéral. Pire, le Niger a fermé les vannes de l’oléoduc acheminant le pétrole brut vers le port de Sèmè-Kpodji au Benin.
- Expulsions diplomatiques
Les deux pays ont, tour à tour déclaré persona grata des diplomates, ce qui accentue la rupture et entretient la tension.
- Répercussions
- Le port de Cotonou, principal poumon économique pour le Niger, subit une baisse d’activités et les échanges commerciaux sont fortement réduits. Cette situation qui s’inscrit dans le contexte très marqué de la recomposition géopolitique de l’Afrique de l’Ouest et de celui du le retrait du Niger de la CEDEAO, reste tendue sans signe évident de résolution immédiate. Or les conséquences pour les deux pays sont profondes et diverses.
Conséquences économiques
- Pour le Niger
- Perte de revenus pétroliers
Le blocage intermittent des exportations de pétrole brut via l’oléoduc (pipeline Agadem-Sèmè kpodji) représente une perte évaluée à environ 4,2 millions de dollars par jour. Bien que certaines exportations aient repris par intermittence en 2025, les tensions diplomatiques entravent l’atteinte des objectifs de 100 000 barils par jour, ce qui ne permet pas d’avoir un taux de croissance économique à deux chiffres.
- Asphyxie commerciale
La fermeture par Niamey de ses frontières terrestres pénalise lourdement les commerçants et importateurs locaux dont les camions restent bloqués ou doivent transiter par le Togo, augmentant considérablement les coûts logistiques, en raison de ce détournement du trafic routier sur un itinéraire bien plus long et présentant des risques.
- Sécurité alimentaire et impact humanitaire
Le Niger dépend de façon naturelle et traditionnelle du corridor Niamey- Cotonou pour ses importations de denrées. La crise a entrainé une hausse du prix des produits de base. Par ailleurs, le blocage de l’aide humanitaire et des produits de première nécessité en direction du Niger, aggrave les conditions de vie dans ce pays déjà confronté à une forte pression démographique et à l’insécurité.
- Pour le Benin
- Ralentissement des activités portuaires
Le port de Cotonou, poumon économique du pays, a vu ses activités chuter d’environ 20%. Le Niger étant un pays enclavé, environ 80% de ses importations passent par le Benin. La fermeture des frontières bloque les flux de transport de marchandises, perturbe les échanges commerciaux, réduisant l’activité économique et le volume de transit du port.
- La crise du secteur des transports
Des milliers d’emplois liés au transit, à la manutention portuaire et au transport routier sont menacés ou supprimés. Chômage accru pour les transporteurs, les cambistes et conducteurs de taxi inter-Etat.
- Manque à gagner fiscal
Malgré une résilience macroéconomique qui porte à 7,5% en 2024 le taux de croissance économique selon la Banque Mondiale, l’Etat perd des recettes douanières significatives liées au commerce transfrontalier. Il en est de même des commissions non-négligeables générées par les exportations pétrolières du Niger. En dépit d’une amélioration de la mobilisation des recettes, les perspectives économiques du Benin indiquent néanmoins une pression sur la croissance.
- Conséquences pour les deux pays
- Précarisation des populations frontalières
Les populations rurales vivant du petit commerce transfrontalier (Malanville au Benin et Gaya au Niger) sont les premières victimes. La rupture des échanges les condamne à une baisse drastique de leurs revenus.
- Perturbation de la libre circulation
Le protocole de la CEDEAO sur la libre circulation des personnes et des biens est mis à mal. Des milliers de voyageurs et de transporteurs se retrouvent bloqués, ce qui affecte les liens communautaires historiques.
- Tensions diplomatiques et méfiance
L’escalade a conduit à des expulsions réciproques de diplomates et à la suspension des activités de l’Ambassade du Benin à Niamey, exacerbant le sentiment d’hostilité entre les deux peuples.
Analyse et recommandations
La présentation faite ci-dessus, des effets de cette crise montre clairement que les deux pays en sont des perdants. Ils ont alors intérêt à ne ménager aucun effort pour trouver un terrain d’entente qui devra conduire à la fin de la crise dans les meilleurs délais. Pour y parvenir, un minimum de confiance s’avère nécessaire. C’est pourquoi il est vivement recommandé que chaque partie mette à l’épreuve l’autre de façon à pouvoir prendre la mesure de sa volonté à restaurer la paix et ainsi apprécier sa sincérité.
Aussi la normalisation des relations et la reprise de la coopération bilatérale sont-elles des gages de la paix durable et de la sécurité. Une fois que l’entente sera rétablie, aucune des parties en présence ne prendra pas la lourde responsabilité d’agir de façon contraire à la réalisation des objectifs de construction d’un espace territorial commun de stabilité, pour le vivre ensemble, la fraternité, le développement économique et social et la prospérité partagée. Au contraire c’est la situation actuelle de crise de confiance qui pourrait être exploitée en défaveur du pays limitrophe.
Le souhait qui mérite d’être formulé est que ces deux pays frères unis par l’histoire et les facteurs naturels cessent d’entretenir le dialogue de sourds, déposent la hache de guerre pour le bien-être de leurs peuples respectifs en souffrance.
Il est de leur intérêt de travailler ensemble pour une co-existence pacifique comme par le passé et privilégier la conduite sans faille de la politique de bon voisinage. Important dans les rapports entre Etats voisins, le bon voisinage est la garantie de la paix, de la sécurité et mérite de ce fait une attention particulière, comme le stipule le droit international. C’est une approche pragmatique qui privilégie la confiance et le commerce sur la force militaire pour maintenir la stabilité régionale. Ce concept est fondé sur la coopération, le respect mutuel, la non-intervention et la gestion pacifique des frontières entre Etats limitrophes.
L’initiative de médiation entreprise par deux anciens présidents du Benin par le passé, n’a apparemment pas prospéré, ce qui n’empêche pas que d’autres actions visant le même objectif soient envisagées et mises en œuvre. Le silence, la résignation, la non-action et la guerre des communications ne constituent aucune approche de solution.
Dans cette perspective, devront se poursuivre et être accélérés les efforts et initiatives en vue du règlement par voie diplomatique de cette crise politique entre le Benin et le Niger, qui a trop duré. L’accent devra être mis sur la diplomatie discrète qui ouvrira la voie aux compromis nécessaires.
Par ce faire, notre pays pourra vouer à l’échec l’activisme d’un pays limitrophe à l’Ouest qui n’a pas intérêt à voir se produire la normalisation des relations du Benin avec les pays de l’AES, notamment le Niger. La raison en est que ce pays voisin tire beaucoup de profit de la crise actuelle entre Niamey et Cotonou.
Le président élu du Benin, Monsieur Romuald Wadagni a déjà donné le ton en soulignant dans son programme de société 2026-2033 qu’il procèdera à << un renforcement de la coopération sécuritaire régionale, consolidant la stabilité et la coordination face aux enjeux transfrontaliers et l’extrémisme violent >>. Cet engagement peut être considéré comme l’expression de la disponibilité de la partie béninoise à traiter par le dialogue avec les Autorités nigériennes. C’est une ouverture, une opportunité que Niamey doit saisir pour, de commun accord avec Cotonou, définir les modalités pratiques de la paix dans les meilleurs délais.
Aussi est-il vivement recommandé que la nouvelle équipe gouvernementale en République du Benin fasse de la normalisation des relations avec le Niger, une tâche prioritaire à exécuter pendant les premiers cent jours de sa gouvernance.
Comme on peut le souhaiter, avec foi, et en agissant dans le sens d’actions résolues et d’initiatives convergentes, le goulot d’étranglement dans les rapports entre ces deux Etats sera désarçonné et levé pour que s’installe une nouvelle ère de la coopération bilatérale, animée par des actions opérationnelles d’envergure, dans l’espace benino-nigérien ou nigero-béninois.
Dans cette optique, on peut citer par exemple comme projets d’intégration régionale entre les deux pays : l’aménagement des infrastructures hydrauliques, énergétiques, agro-pastorales, hôtelières et touristiques, de la pêche, dans les espaces d’eau, à l’intérieur, et sur les rives du fleuve Niger, ainsi que le retour du rail, et de l’Organisation Commune Bénin-Niger des chemins de fer (OCBN). Avec l’ambiance de la paix retrouvée, on peut y parvenir et aller plus loin.
Jean-Pierre A. EDON
Ambassadeur, spécialiste des questions internationales

