
Alors que la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) impose aux opérateurs la gratuité et l’interopérabilité des transferts Mobile Money d’ici le 30 juin 2026, le gouvernement béninois adapte sa stratégie. Le Conseil des ministres du 3 juin 2026 a acté un projet de loi de finances rectificative (PLFR) qui modifie chirurgicalement le Code général des impôts. Objectif : taxer les services numériques jusqu’ici offerts gratuitement.
C’est un véritable télescopage de calendriers réglementaires et fiscaux auquel assistent les consommateurs béninois. D’un côté, l’autorité monétaire régionale (BCEAO) s’apprête à faire tomber définitivement les barrières tarifaires entre réseaux concurrents grâce à sa Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI). De l’autre, l’État béninois déploie un périmètre d’imposition plus large et plus agressif pour capter la valeur là où elle se crée : dans le flux du numérique.
Au Bénin, la pratique de la « multi-SIM » consistant à détenir des comptes chez MTN Mobile Money, Moov Money et Celtis Cash (SBIN) pour éviter les frais de transfert inter-réseaux, vit ses dernières semaines sous la pression de la BCEAO. Mais l’illusion d’une gratuité totale pour le citoyen vient d’être nuancée par les choix budgétaires nationaux.
La fin des zones franches numériques
L’analyse du projet de loi de finances rectificative (PLFR) pour la gestion 2026, transmis à l’Assemblée nationale début juin, révèle une modification majeure de l’article 273 du Code général des impôts (CGI). Jusqu’ici limitée aux services payants, la taxe de contribution sur les télécommunications touchera désormais les services rendus à titre gratuit sur les réseaux ouverts au public.
Concrètement, les offres promotionnelles, la data offerte et surtout les transferts ou services « freemium » fournis sans facturation directe à l’utilisateur entrent dans les mailles du filet fiscal. Le taux de contribution reste bloqué à 5 % du prix de vente hors taxe du service et le gouvernement choisit de prélever cette taxe directement chez l’opérateur. L’exécutif béninois mise ainsi sur l’élargissement de la base fiscale plutôt que sur la hausse des taux, une manœuvre destinée à intensifier la collecte tout en tentant de préserver le pouvoir d’achat visible de l’utilisateur final. Avec un parc de comptes Mobile Money actifs qui s’établissait à 11 649 735 à la fin de l’année 2025 au Bénin, l’assiette fiscale devient colossale pour le Trésor public.
Conséquences : Une équation complexe pour le marché béninois
L’intégration de ces deux mesures simultanées va redéfinir en profondeur l’économie numérique locale :
- Un arbitrage serré pour les opérateurs : Privés des frais de « terminaison » inter-réseaux par la directive de la BCEAO, MTN, Moov et Celtis doivent simultanément absorber ou répercuter la taxe de 5 % sur les volumes de services gratuits et promotionnels désormais imposés par l’État.
- Une transition forcée vers les services à valeur ajoutée : La gratuité technique du transfert de compte à compte étant actée par l’institution sous-régionale, les opérateurs n’auront d’autre choix que de monétiser des services financiers plus complexes (micro-assurance, épargne, crédit) pour compenser la pression fiscale sur le segment de base.
- Le maintien des flux formels : En taxant l’opérateur plutôt qu’en appliquant un prélèvement direct et visible sur le portefeuille de l’utilisateur, le gouvernement béninois cherche à éviter la fuite des capitaux vers le secteur informel ou le retour massif vers le cash.
Les leçons des autres marchés face à la fiscalité numérique
La comparaison avec d’autres pays du continent montre que l’équilibre est fragile. Au Kenya et en Tanzanie, l’introduction de taxes directes sur les transactions mobiles (Mobile Money Taxes) avait initialement entraîné une baisse temporaire des volumes de transaction, avant que l’interopérabilité et la baisse des frais généraux ne relancent la machine. La stratégie béninoise se distingue en ciblant la gratuité et le « freemium » pour élargir l’assiette sans toucher aux barèmes de retrait et de transferts nationaux ou transfrontaliers, qui restent inchangés.
Le défi de la mise en conformité
Pour les directions financières et techniques des opérateurs de téléphonie au Bénin, le mois de juin 2026 s’impose comme celui de tous les défis. Ils doivent à la fois finaliser l’arrimage technique à la plateforme PI-SPI de la BCEAO pour garantir l’interconnexion régionale et reconfigurer leurs systèmes de facturation interne pour intégrer les nouvelles exigences de l’administration fiscale nationale.
Le Bénin invente une cohabitation inédite entre libéralisation monétaire régionale et souveraineté fiscale nationale. Alors que la BCEAO transforme le Mobile Money en une infrastructure de transport de fonds fluide et gratuite, l’État béninois y installe un péage fiscal invisible pour les opérateurs. Le succès de ce modèle dépendra de la capacité des réseaux à supporter cette charge sans étouffer l’innovation.
Olivier ALLOCHEME

