- (Les ventes de marchandises du Bénin à l’étranger ont bondi de 78,3 %)
Le premier trimestre 2026 restera comme l’un des meilleurs de la décennie pour les exportateurs béninois. Selon le Bulletin trimestriel du commerce extérieur publié le 5 juin par l’Institut national de la statistique et de la démographie (INStaD), les ventes de marchandises du Bénin à l’étranger ont bondi de 78,3 % par rapport au trimestre précédent et de 51,1 % sur un an, pour atteindre 223,96 milliards FCFA. Un chiffre qui, replacé dans le contexte d’une zone UEMOA elle-même en pleine embellie commerciale, mérite d’être nuancé : le Bénin reste, et de loin, l’un des maillons les plus déficitaires de l’Union.

Le coton non cardé ni peigné demeure le socle des exportations béninoises. Sur les trois premiers mois de l’année, plus de 74 000 tonnes ont été vendues à l’étranger pour 70,2 milliards FCFA, soit près d’un tiers des recettes totales. Mais la vraie nouveauté du trimestre tient à la montée en puissance des oléagineux : les fèves de soja, les graines et fruits oléagineux ainsi que les tourteaux et graisses végétales figurent parmi les principaux contributeurs à la croissance, aussi bien en glissement trimestriel qu’annuel. Les dix premiers produits exportés concentrent à eux seuls 83,6 % de la valeur totale, signe que la base exportatrice béninoise, bien qu’en diversification, reste concentrée.
Un événement ponctuel mérite toutefois d’être isolé pour ne pas fausser la lecture de la performance : la réexportation vers la Côte d’Ivoire de bateaux spécialisés (dragueurs et bateaux-pompes) pour 49,1 milliards FCFA, soit près de 22 % des exportations du trimestre. Sans cette opération exceptionnelle, la progression structurelle du commerce béninois, bien réelle, serait sensiblement plus modeste.
Sur le plan des débouchés, le Bangladesh s’impose comme le premier client du Bénin avec 30,6 % de la valeur exportée, entièrement composée de coton brut (68,6 milliards FCFA). La Côte d’Ivoire arrive en deuxième position (22,8 %), portée presque exclusivement par la réexportation de navires évoquée plus haut, devant l’Inde (9,4 %), acheteuse de soja et de tourteaux.
Une balance commerciale qui reste très déséquilibrée
Le pendant de cette embellie exportatrice est le repli marqué des importations : 428,95 milliards FCFA au premier trimestre 2026, en baisse de 41,1 % sur un an et de 17,6 % par rapport au trimestre précédent. Cette contraction s’explique principalement par le recul des achats de riz semi-blanchi et d’huiles de pétrole. Malgré cette embellie conjuguée, la structure du commerce béninois reste fortement asymétrique : les importations restent près de deux fois supérieures aux exportations, creusant un déficit commercial d’environ 205 milliards FCFA sur le seul trimestre. La Chine demeure le premier fournisseur du pays, devant l’Inde et la Russie, pour des achats dominés par le riz, les produits pétroliers, les engrais et les médicaments.
Le Bénin face à ses partenaires de l’UEMOA
C’est dans la comparaison régionale que la performance béninoise prend tout son relief, et ses limites. Selon les données provisoires de l’Union, l’excédent commercial cumulé de l’UEMOA a atteint un niveau inédit de 3 071,3 milliards FCFA au premier trimestre 2026, dépassant le précédent record de 2 432,7 milliards FCFA enregistré au dernier trimestre 2025. Cette performance collective repose toutefois presque exclusivement sur deux économies : la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, qui génèrent à eux seuls plus de 3 600 milliards FCFA d’excédent, ce qui signifie mécaniquement que le reste de l’Union, Bénin compris, tire la moyenne régionale vers le bas.
Le contraste est net avec le Sénégal, qui a opéré un redressement spectaculaire : porté par la montée en puissance de ses exportations de pétrole brut, d’or et de gaz naturel liquéfié, le pays a vu son solde commercial cumulé passer d’un déficit de 460,5 milliards FCFA au premier trimestre 2025 à un excédent de 11,5 milliards FCFA sur la même période de 2026, avec un taux de couverture des importations par les exportations désormais supérieur à 100 %. Le Togo, de son côté, continue d’afficher un excédent structurel vis-à-vis de l’espace communautaire, en raison de son rôle de plateforme portuaire régionale pour les pays sahéliens enclavés.
Le Bénin, lui, ne dispose ni de ressources extractives comparables (or, pétrole, phosphates) ni d’un excédent structurel de type ivoirien ou togolais. Sa progression spectaculaire des exportations au premier trimestre 2026 relève davantage d’un rattrapage agricole (coton, soja, oléagineux) dopé par un effet de base favorable et une opération de réexportation exceptionnelle, que d’une transformation structurelle comparable à celle observée chez ses voisins. Le déficit commercial béninois, bien qu’en nette amélioration, reste ainsi l’un des plus prononcés de l’Union en proportion des échanges.
Au sein de la seule CEDEAO, la dynamique est également favorable au Bénin : les exportations vers cet espace ont totalisé 70,1 milliards FCFA, avec la Côte d’Ivoire, le Nigeria et le Togo comme trois premiers débouchés, la Côte d’Ivoire absorbant à elle seule 73 % des ventes béninoises vers la région. À l’inverse, les importations en provenance de la CEDEAO ont chuté de 32,8 % pour revenir à 41,3 milliards FCFA, le Nigeria restant de loin le premier fournisseur régional (53,3 % des achats), devant la Côte d’Ivoire et le Ghana.
La singularité controversée de l’anacarde
Sur le plan des politiques commerciales, le Bénin continue de se distinguer par une stratégie qui reste largement isolée dans la sous-région : l’interdiction totale, en vigueur depuis avril 2024, d’exporter la noix de cajou brute et le soja grain, dans le but de forcer la transformation locale. Le Burkina Faso a certes suspendu à son tour ses exportations de cajou brut en 2025, mais à titre provisoire et non définitif, ce qui laisse le Bénin dans une position singulière avec une interdiction pérenne.
Le bilan de cette politique reste toutefois mitigé. Selon les données du Conseil international consultatif du cajou, le pays ne transformait en 2023 qu’environ 17 700 tonnes de noix sur une capacité installée de 130 800 tonnes, soit à peine 14 % des capacités. Des experts du secteur estiment que moins de 30 % de la récolte est aujourd’hui transformée localement, le reste étant largement redirigé, parfois via la contrebande, vers le Togo ou le Nigeria, avant d’être réétiqueté et vendu comme cajou d’origine béninoise sur les marchés indiens. Les autorités béninoises, par la voix de la filière anacarde, défendent la mesure en rappelant qu’elle vise avant tout à sécuriser l’approvisionnement des usines locales et à préserver l’emploi industriel, notamment au sein de la Zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ), dont l’ambition affichée est de créer plus de 300 000 emplois directs d’ici 2030.
Une trajectoire encourageante, mais fragile
Ce premier trimestre 2026 confirme une dynamique positive pour le commerce extérieur béninois : croissance des exportations, recul des importations, et premiers signes tangibles de diversification agro-industrielle. Mais replacé dans le contexte régional, ce résultat reste en demi-teinte. Alors que la Côte d’Ivoire consolide son statut de locomotive commerciale de l’Union, que le Burkina Faso profite de l’essor de l’or, et que le Sénégal bascule dans une nouvelle ère grâce à ses ressources pétrolières et gazières, le Bénin continue de reposer sur un modèle essentiellement agricole, plus vulnérable aux aléas climatiques et aux cours mondiaux, et encore loin de l’équilibre commercial atteint par certains de ses voisins.
L’enjeu des prochains trimestres sera de vérifier si la progression enregistrée début 2026 s’inscrit dans la durée, une fois neutralisé l’effet exceptionnel de la réexportation de navires vers la Côte d’Ivoire, ou si elle ne constitue qu’un rebond conjoncturel dans une trajectoire structurellement déficitaire.
Olivier ALLOCHEME

