À la faveur de l’émission « Questions actuelles » diffusée le 24 avril 2026 sur CAPP FM, le professeur de droit constitutionnel Gilles Badet a apporté un éclairage détaillé sur le décret n°2026-107 du 11 mars 2026 portant ordre de préséance en République du Bénin. Un texte qui, selon lui, s’inscrit dans une logique d’adaptation institutionnelle après les révisions constitutionnelles successives intervenues depuis 2019.

D’entrée, l’ancien secrétaire général de la Cour constitutionnelle rappelle que l’ordre de préséance « détermine la place des autorités lors des cérémonies officielles afin d’éviter frustrations et désordre ». Au-delà du protocole, il s’agit, explique-t-il, d’un outil de discipline républicaine, « L’État donne l’exemple d’une organisation rigoureuse pour inspirer les citoyens à plus de rigueur dans leurs propres activités. »
Pour Gilles Badet, l’adoption de ce nouveau décret n’a rien d’anodin. Elle répond à l’évolution de l’architecture institutionnelle du pays. « La création du poste de vice-président en 2019, de la Cour des comptes, puis du Sénat en 2025 imposait une mise à jour du dispositif de préséance datant de 2006 », souligne-t-il. Le texte vient ainsi intégrer ces nouvelles fonctions et redéfinir les équilibres protocolaires. L’une des principales innovations concerne le positionnement du président du Sénat, désormais placé devant celui de l’Assemblée nationale.
La place du Sénat au cœur du débat
Ce reclassement suscite des interrogations dans l’opinion. Gilles Badet y voit pourtant une conséquence logique du passage à un Parlement bicaméral. « Dans plusieurs démocraties, notamment la France ou le Canada, la chambre haute bénéficie d’une primauté protocolaire », explique-t-il, rejetant certaines analyses qu’il juge « erronées ». Selon lui, cette hiérarchie ne traduit pas une supériorité politique ou fonctionnelle, mais plutôt un choix symbolique. « Il ne faut pas confondre légitimité démocratique et rang protocolaire. Chaque pays privilégie des valeurs spécifiques telles que l’expérience, la représentation territoriale ou la sagesse institutionnelle. »
Au Bénin, cette option s’explique aussi par la composition du Sénat, qui regroupe d’anciens hauts responsables de l’État. « Le président du Sénat incarne une concentration de légitimités. Il représente l’expérience accumulée des anciens dirigeants », insiste le constitutionnaliste.
Au-delà des références comparatives, Gilles Badet met en avant une dimension culturelle. « Nos sociétés valorisent le respect des aînés. Le Sénat traduit cette réalité en donnant une place institutionnelle à l’expérience accumulée », affirme-t-il. Cette lecture permet, selon lui, de mieux comprendre la primauté accordée à la chambre haute dans l’ordre protocolaire. « Ce n’est pas la personne qui est honorée, mais l’ensemble des parcours et des expériences qu’elle incarne. »
Des craintes de concentration du pouvoir relativisées
Interrogé sur les inquiétudes liées à une éventuelle influence des anciens dirigeants, notamment celle de l’ancien président Patrice Talon, Gilles Badet se veut rassurant. « Le Sénat est un organe collégial de 25 membres. Aucune décision ne peut être imposée par une seule personnalité », rappelle-t-il. Il insiste sur l’indépendance des membres, « Ces personnalités ont des parcours et des convictions propres. Elles ne sont pas dans une logique d’allégeance. » De plus, souligne-t-il, le Sénat n’exerce pas de fonction exécutive et n’initie pas les lois, mais se limite à un rôle de relecture et d’amélioration des textes. Dans son analyse, le professeur Badet présente le Sénat comme un mécanisme de régulation. « Il permet d’apporter un regard d’expérience sur les textes votés par l’Assemblée nationale, afin d’éviter certaines erreurs ou maladresses », explique-t-il. Il illustre son propos en évoquant certaines controverses passées, estimant qu’un tel organe aurait pu « anticiper certaines incompréhensions en retravaillant la formulation des lois ».
Le professeur Gilles Badet a pour finir, invité à dépasser les débats passionnés. « Ce décret ne fait que tirer les conséquences des réformes institutionnelles. Il ne crée pas de privilèges nouveaux, mais organise de manière cohérente les institutions existantes », affirme-t-il.
Pour lui, la mise en place du Sénat et la redéfinition de l’ordre de préséance participent d’une volonté de consolidation institutionnelle. Une évolution qui, selon ses termes, doit être comprise « comme un choix souverain, inspiré à la fois des pratiques internationales et des réalités béninoises ».
Romain HESSOU

