Alors que le Bénin s’est engagé dans la modernisation de son secteur funéraire, la question de la concrétisation du projet de funérarium reste au cœur des interrogations. Dans une réflexion consacrée à la gestion de l’après-vie, l’Ambassadeur Candide Ahouansou revient sur les différents projets envisagés par les pouvoirs publics à Togbin puis à Abomey-Calavi, ainsi que sur le cadre juridique désormais établi pour la pratique de la crémation. Face à l’importance des investissements requis pour un complexe funéraire complet, il préconise une démarche progressive, avec la réalisation prioritaire d’un crématorium. Pour lui, cette première étape permettrait de répondre à une demande nouvelle, d’évaluer concrètement les besoins et de disposer, à terme, de données utiles au développement du funérarium.
Lire ci-dessous l’intégralité de sa réflexion.

POLITIQUE SOCIALE ET GESTION DE L’APRES-VIE QU’EN EST-IL DU PROJET DE FUNERARIUM ?
POUR UNE REALISATION PROGRESSIVE DU COMPLEXE, A COMMENCER PAR LE CREMATORIUM
La mort fait partie de la condition humaine et toute personne réfléchie sait qu’un jour le souffle qui l’anime le quittera. Il peut alors légitimement s’interroger sur le devenir de ses restes avec toutes les incertitudes de notre environnement sanitaire et sociologique. La mort ne connait ni statut social, ni appartenance politique ; aussi les infrastructures funéraires devraient-elles être considérées comme une composante à part entière des services que l’Etat se doit d’offrir à l’ensemble de la population.
L’Etat est certes responsable du bien-être du citoyen durant sa vie et ce dernier lui en donne les moyens par le truchement des impôts et autres redevances dont il s’acquitte tout au long de son existence. Mais cette responsabilité ne devrait-elle pas, dans une certaine mesure, se prolonger au-delà de son dernier souffle une fois sa mission citoyenne remplie sur terre ? Il appartient en effet à l’Etat de veiller à ce que le défunt puisse être confié à la terre ou au crématorium dans des conditions de dignité. C’est dans cet esprit que nous plaidons depuis Novembre 2011 en faveur de l’option qu’est la nôtre à savoir la crémation des corps et que nous nous interrogeons aujourd’hui sur l’état d’avancement du projet de funérarium envisagé par les pouvoirs publics.
OU EN EST LE PROJET DE FUNERARIUM PREVU DANS LE PAG ?
Le gouvernement a engagé une réflexion approfondie sur la modernisation du secteur funéraire et des décisions importantes ont déjà été prises ayant conduit à :
Un premier projet à Togbin:
Le programme d’action du gouvernement 2021-2026 prévoyait, à Togbin, la construction et l’équipement d’un funérarium de 300 places intégré à un complexe comprenant également un CHU général et un CHU mère-enfant avec un calendrier initial de 2022 à 2025.
En juillet 2023, le Conseil des Ministres a autorisé la réalisation des études de faisabilité et de dimensionnement du projet. Celui-ci devait notamment comprendre des salles d’attente et d’information, des salles privatives individuelles, une morgue, un crématorium ainsi qu’une unité de thanatopraxie destinée aux soins de conservation, à la toilette funéraire et à l’habillage des défunts. Nous nous sommes rendu à Togbin pour les besoins de la rédaction de cet article et avons constaté qu’aucune des composantes annoncées du projet n’était encore en service. Il demeure néanmoins un élément essentiel : dès 2023 le gouvernement avait donc expressément prévu la construction d’un crematorium. Rappelons, au demeurant, que les deux termes, funérarium et crématorium, ne couvrent pas la même réalité : le funérarium est essentiellement destiné à l’accueil et à la veille du défunt tandis que le crématorium est l’établissement dans lequel est réalisée la crémation du corps.
Un deuxième projet à Abomey-Calavi
Le conseil des Ministres du 8 octobre 2025 a autorisé la contractualisation pour la maitrise d’œuvre complète du projet de funérarium, de morgue, de crématorium et d’école de formation en thanatopraxie. Sa construction est alors prévue à Abomey-Calavi. Ce deuxième projet remplace-t-il le premier ? Quoi qu’il en soit une constante demeure : le crématorium figure dans les deux projets. Une question mérite cependant d’être posée : le cadre juridique permettant l’exercice de cette nouvelle offre funéraire, à savoir la crémation, est-il désormais suffisamment établi ?
LE CADRE JURIDIQUE
Le Bénin s’est doté du cadre juridique adéquat relatif à l’organisation funéraire et à la pratique de la crémation.
Le décret n° 2024-991 du 19 juin 2024 portant réglementation du secteur funéraire définit notamment le crématorium et la crémation comme étant respectivement un bâtiment équipé de dispositif servant à incinérer des dépouilles mortelles en vue de les réduire en cendres et comme l’action consistant à réduire en cendres une dépouille mortelle dans un établissement agrée à cet effet. L’article 39 précise que la crémation se déroule dans un four crématoire conforme aux normes techniques, sanitaires et environnementales. Dans l’article 66, il est explicitement question de four crématoire. Les articles 67 et 68 organisent le devenir des cendres. Le décret reconnait donc juridiquement la crémation et prévoit les conditions de son exercice ainsi que l’organisation de l’espace destiné à accueillir les cendres.
Une difficulté demeure toutefois. La réalisation d’un funérarium complet, avec l’ensemble de ses composantes, requiert un investissement important et lourd pour notre économie.
POURQUOI NE PAS REALISER LE PROJET PAR ETAPES
Outre le fait que la réalisation d’un funérarium complet nécessite un investissement considérable, il convient également de mentionner qu’il s’agit d’une expérience nouvelle au Bénin. Les investisseurs privés pourraient donc hésiter à s’engager immédiatement, notamment en raison des incertitudes qu’ils pourraient avoir quant à la rentabilité à court terme d’un tel équipement, compte tenu du poids des traditions et des sensibilités religieuses. Dès lors mon questionnement est le suivant : Pourquoi ne pas par réaliser le projet en deux étapes en commençant par le crématorium, avec les commodités indispensables à son fonctionnement, et poursuivre ensuite la construction du funérarium complet dans un second temps d’autant qu’il y a manifestement une adhésion jugée suffisante du peuple à la crémation qui justifie l’installation de la structure y afférente ? Au reste, si ce n’était pas le cas, le gouvernement n’aurait pas initié le projet.
LEGITIMITE DE L’OPTION CREMATORIUM
Apparemment, une bonne partie de la population religieuse est acquise à la crémation. L’Eglise catholique a, par décret du Saint Office en date du 8 mai 1963, levé l’interdiction formelle de la crémation pour les catholiques quand bien même elle n’autoriserait ni la dispersion des cendres, ni leur conservation dans un lieu privé mais dans un lieu sacré tel un cimetière ou une église, qui favorise le recueillement. Au reste, l’instruction Ad resurgendum cum christo publiée par la Congrégation pour la doctrine de la foi le 15 aout 2016, précise que l’Eglise ne voit pas de raison doctrinale d’interdire la crémation. Elle explique que la crémation ne touche pas à l’âme et n’empêche nullement la résurrection des corps.
Le protestantisme du Bénin accepte la crémation sans réserve selon les sources dont nous disposons
L’Islam quant à lui l’interdit formellement et la considère comme un péché même dans le cas où le défunt l’aurait demandé par testament. C’est en se fondant sur la cinquième sourate du Coran que les musulmans estiment que l’inhumation est une pratique enseignée par Dieu lui-même. Le christianisme céleste la rejette également
Les chrétiens réunis à savoir les catholiques et les protestants totaliseraient 48% de la population béninoise (25, 5% pour les catholiques, 23% pour les protestants)
Les musulmans et les chrétiens célestes totaliseraient 34,4% (27,7% pour les musulmans et 6,7% pour les chrétiens célestes)
En considérant ces quatre principales religions à savoir le catholicisme, le protestantisme d’une part ; la religion musulmane et le christianisme céleste d’autre part, l’on pourrait préjuger que la crémation est acceptée par la majorité de la population religieuse 48% contre 34,4%
Il est vrai que selon les statistiques dont nous disposons, notre pays compterait 5,8% de la population sans religion, 2,6% de la population adepte de religions traditionnelles, 11, 6 % adeptes du vodoun, dont on ne saurait dire leur position par rapport à la crémation. Au reste, les positions officielles des différentes confessions peuvent ne pas toujours correspondre aux choix individuels des familles.
Tout bien pesé, les données qui précèdent démontrent clairement la légitimité de l’installation de la structure de crémation. En tout état de cause, aucune confession religieuse ne devrait en être choquée dans la mesure où il ne s’agit que d’une alternative à l’inhumation, le citoyen étant libre de choisir l’une ou l’autre.
- QUELLE VIABILITE ECONOMIQUE POUR LE CREMATORIUM ?
Nous ne sommes pas analyste financier, pas plus que spécialiste du financement des infrastructures. Nous ne prétendons donc pas déterminer ici la rentabilité exacte du projet ; tant s’en faut. Notre objectif est seulement de convaincre l’opinion publique à la crémation en lui fournissant quelques repères permettant de mieux apprécier l’ordre de grandeur de cette première phase, dans l’attente de l’étude de faisabilité commandée par le gouvernement. Sans préjudice des conclusions de la dite étude et à titre purement indicatif, nous donnons les éléments d’information ci-dessous qui procèdent du réseau internet et de nos propres estimations. Ils n’ont donc aucun contenu normatif et ne sauraient s’opposer d’aucune manière aux paramètres d’une étude de faisabilité ordonnée par le gouvernement d’autant que le matériel pourrait ne pas avoir les mêmes spécifications, ni provenir des mêmes fournisseurs ni porteurs des mêmes technologies Nous insistons à dessein sur ce point. A titre d’illustration et non comme estimation établie, nous fournissons donc les données suivantes :
- Le cout d’un four crématoire rendu à Cotonou CAF installé et prêt à fonctionner reviendrait à environ 500 000 000 F CFA
- Le nombre de décès au Bénin serait de 360 par jour soit 131 400 par an. Ce chiffre nous parait exorbitant ; mais c’est celui de la banque mondiale et de l’ONU.
- Compte tenu du fait que dans sa majorité, la population religieuse accepte la crémation nous estimons que sur les 131 400 décès il y en aura au moins 5% qui auront opté pour la crémation soit 6570 défunts
- Nous suggérons 200 000 francs pour le coût de la prestation du service de la crémation. Ce chiffre s’explique parce qu’il correspondrait grosso modo à celui de l’achat de la tombe et du cercueil que l’on pourrait économiser en cas de crémation. Au reste, il est incitatif et devrait augmenter avec le temps.
- Sur la base de ces éléments estimatifs, le chiffre d’affaires annuel théorique serait de 1 314 000 000 F CFA (6570 x 200 000)
De ce montant, il conviendra de déduire les charges d’exploitation que nous estimons à 35 % des recettes soit 459 900 000. F CFA
Le résultat d’exploitation théorique serait alors de l’ordre de 854 100 000 F CFA (1 314 000 000 – 459 900 000) avant amortissement, renouvellement des équipements, impôts, coûts fonciers éventuels, autres charges et dépenses imprévues. Nous insistons sur le fait qu’il ne saurait s’agir ni d’un bénéfice prévisionnel ni d’une estimation de rentabilité. Seules les conclusions de l’étude de faisabilité devront faire foi.
L’investissement initial de 500 millions pourrait donc théoriquement être récupéré en moins d’une année d’exploitation à pleine capacité du scénario de 5% des décédés faisant objet de crémation. Les recettes de la première phase de réalisation du projet pourraient ainsi donner confiance aux investisseurs et contribuer au financement des extensions vers le funérarium. Par ailleurs, nous estimons qu’après deux ou trois années d’exploitation du crématorium, le gouvernement disposerait de données concrètes pour dimensionner la deuxième phase sur des bases réelles, ne risquant pas de construire dès le départ une infrastructure surdimensionnée par rapport à la demande effective. Il pourrait ensuite confier la gestion du complexe à un opérateur disposant des compétences techniques nécessaires dans un cadre juridique approprié.
Alors que manque- t-il pour réaliser cette première étape du projet si ce n’est la volonté politique ?
Tout bien pesé et à vrai dire, nous devons convenir que nous savons déjà veiller nos défunts, nous le faisons dans nos domiciles ; nous savons déjà conserver nos morts, nous disposons de morgue pour ce faire ; nous savons déjà les préparer pour la sépulture, cela se fait par les professionnels de la chose. Ce qui nous manque en réalité, c’est le choix de la sépulture : l’inhumation ou la crémation ? L’inhumation est déjà pratique courante, la crémation sera l’innovation et préservera nos terres pour la production.
Ambassadeur Candide Ahouansou

