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 Industries créatives au Bénin :  La montagne d’espoirs qui attend Latoundji et Akplogan

Ils ont pris leurs fonctions mardi dernier, dans le sillage d’une investiture présidentielle au pas de charge. Le 26 mai 2026, les cérémonies de passation de charges entre ministres sortants et entrants ont officiellement démarré, ouvrant une nouvelle dynamique au sein de l’appareil gouvernemental. Yassine Latoundji à la Culture, aux Arts et au Patrimoine. Mahouna Akplogan à la Transformation digitale et à l’Innovation, avec en prime la stratégie nationale d’intelligence artificielle. Cette dernière création est d’ailleurs la principale nouveauté structurelle du gouvernement Wadagni : sous le régime précédent, n’existait qu’un ministère du Numérique et de la Digitalisation. Le signal est clair. Mais les dossiers dans leurs bannettes sont à la hauteur de l’ambition.

Car s’ils avaient besoin d’une feuille de route pour mesurer l’ampleur de leur tâche, un rapport publié en 2025 par l’AFD et Afrique Créative les y inviterait d’emblée. Son titre : « Quelles perspectives pour l’investissement dans les industries culturelles et créatives en Afrique ? ». Son constat central : les industries culturelles et créatives (ICC) représentent désormais plus de 3 % du PIB mondial. Ce n’est plus un secteur de niche, c’est un levier de développement majeur. Et le Bénin, jusqu’ici, jouait en tête de classe.

Un héritage colossal, des chantiers encore ouverts

La barre est haute. Très haute. Le Plan stratégique de développement 2025-2029 du ministère de la Culture sous le gouvernement Talon s’appuyait sur un budget de 800 milliard de FCFA. Quatre musées d’envergure internationale sont en cours de construction ou de rénovation. Des infrastructures spectaculaires, pensées pour repositionner Abomey, Ouidah, Porto-Novo sur la carte mondiale du tourisme culturel.

Latoundji hérite de ce chantier pharaonique. Mais hériter n’est pas gérer.

Le Quartier Culturel et Créatif : le pari le plus ambitieux

Au cœur de ce programme figure un projet qui surpasse tous les autres en termes de potentiel de transformation urbaine et économique : le Quartier Culturel et Créatif de Cotonou. En Conseil des ministres du 17 décembre 2025, le gouvernement a donné son feu vert à la contractualisation pour la construction de cet ensemble d’envergure, appelé à repositionner la capitale économique comme un hub culturel de référence en Afrique de l’Ouest. Les travaux sont donc officiellement lancés depuis quelques mois à peine, et Latoundji en récupère la supervision dès sa première semaine en poste.

Le QCC s’étendra sur une superficie de 12 hectares 53 ares dans la zone de la friche industrielle et ferroviaire de l’ex-Organisation commune Bénin-Niger (OCBN), en plein cœur de Cotonou. Quatorze grands bâtiments ou entités y sont prévus. L’inventaire donne le vertige. Au cœur du quartier se trouvera le Musée d’art contemporain de Cotonou (MACC), entouré du district des galeries d’art contemporain, de l’Institut franco-béninois qui absorbera l’actuel Institut français du Bénin, du village artisanal, d’un jardin de sculptures, de kiosques à musique, de la « Villa Césaire » (Maison des arts), d’une Arena et d’un pôle de loisirs.

Le Musée d’art contemporain de Cotonou sera un équipement muséal dédié à la création moderne et contemporaine du Bénin et du continent africain en dialogue avec le monde, conçu aussi bien comme un lieu de diffusion et de recherche que comme un espace d’accueil des événements culturels. L’Institut franco-béninois constituera un dispositif pluridisciplinaire de soutien à la mobilité des artistes, à la circulation des œuvres et aux échanges entre professionnels.

Dans son architecture globale, cette infrastructure est pensée comme un cluster autour de l’économie culturelle, un modèle qui a fait ses preuves à Londres (Shoreditch), Dakar (Village des Arts) ou Marrakech (Rue Lalla Yeddouna) : concentrer la densité créative pour générer une dynamique d’écosystème que la dispersion des acteurs ne permet jamais d’atteindre. L’ambition est clairement articulée : mettre en scène le potentiel de la capitale économique, stimuler l’écosystème des industries culturelles et créatives, et en faire des vecteurs de puissance économique, de rayonnement international et de compétitivité.

Le potentiel de transformation est considérable. Un tel cluster, s’il est piloté intelligemment, peut enclencher plusieurs dynamiques simultanées : attirer des résidences d’artistes internationaux, créer une filière locale de formation aux métiers de l’art et du design, générer un flux touristique propre, et surtout permettre aux créateurs béninois de travailler, de se professionnaliser et de commercialiser leur production sur place plutôt que d’aller chercher ailleurs les infrastructures que leur pays ne leur offrait pas. Le QCC devra accueillir des manifestations culturelles d’envergure, des résidences d’artistes, des expositions, des spectacles vivants et des événements dédiés à l’innovation et aux industries créatives.

Mais la question qui se pose immédiatement au nouveau ministre est celle du calendrier et de la gouvernance. Le projet, officiellement présenté en juin 2023, a mis deux ans et demi pour passer de la conception à la contractualisation des travaux. La dynamique s’est accélérée, mais Latoundji doit maintenant s’assurer que le chantier ne s’enlise pas, que les quatorze entités prévues ne se retrouvent pas livrées à des rythmes incompatibles, et que la programmation culturelle soit pensée bien avant l’inauguration du bâtiment. Un musée vide de contenu et d’animation n’est qu’une coquille architecturale.

Le défi du numérique : une opportunité à ne pas rater deux fois

C’est là qu’entre en scène son collègue Mahouna Akplogan. Le président Wadagni semble vouloir accélérer la transformation numérique de l’administration béninoise et renforcer le positionnement du pays sur les enjeux technologiques africains. Dans cette logique, la digitalisation des services publics pourrait devenir l’un des grands chantiers du septennat. Mais pour les ICC, le numérique n’est pas seulement une affaire d’administration, c’est la condition de la compétitivité.

Les chiffres du rapport AFD donnent le vertige de l’opportunité manquée si l’on tarde. En 2024, 34 % des jeunes Africains ont accès à Internet. Le chiffre d’affaires du commerce en ligne en Afrique devrait atteindre 112 milliards de dollars en 2029. La plateforme nigériane Selar a reversé 44 millions de dollars à des créateurs en 2023 seulement. Les artistes nigérians touchent de Spotify près de 40 millions de dollars par an. La croissance du divertissement au Nigeria tourne à trois fois la moyenne mondiale.

Et c’est précisément ici que la convergence entre les deux ministères cesse d’être un détail d’organigramme pour devenir une nécessité stratégique. Le Quartier Culturel et Créatif ne sera un hub vivant que si ses occupants peuvent distribuer leur travail numériquement, accéder aux plateformes mondiales, protéger leur propriété intellectuelle en ligne et attirer des partenaires internationaux via des infrastructures digitales fiables. Un cluster physique sans armature numérique, en 2026, c’est un marché sans vitrine. La Villa Césaire peut accueillir les plus grands noms de la scène artistique africaine,  si les œuvres qui y sont créées ne circulent pas ensuite sur les plateformes mondiales, leur impact économique restera local et limité.

Pendant ce temps, les créateurs béninois, aussi talentueux soient-ils, peinent encore à monétiser leur travail à l’échelle internationale. Sèmè City et l’Africa Design School forment des talents. Encore faut-il que ces talents trouvent, au Bénin même, un écosystème numérique où s’épanouir et se rémunérer, plutôt que de migrer vers Lagos ou Nairobi.

La culture, grande absente du septennat ou priorité secrète ?

Le gouvernement Wadagni se présente sous le signe de la continuité réformatrice, de la modernisation de l’action publique et du renforcement des performances économiques et sociales. Le profil du nouveau président,  technocrate, fin connaisseur des arènes financières,  pourrait laisser craindre que la culture soit reléguée au rang de supplément d’âme. Ce serait une erreur stratégique.

Car la révolution créative béninoise, si elle devait s’essouffler faute de continuité et de synergies nouvelles, ne laisserait pas seulement un vide culturel. Elle laisserait un vide économique. Le marché de l’art africain a progressé de 46 % en dix ans pour atteindre 1,8 milliard de dollars en 2022. Les ICC sont un gisement d’emplois pour une jeunesse nombreuse et connectée. Et le Quartier Culturel et Créatif, avec ses 12 hectares au cœur de Cotonou, pourrait devenir le symbole concret de cette convergence entre patrimoine et modernité, à condition qu’il ne reste pas un chantier éternel ni une infrastructure sous-exploitée.

Le rapport de l’AFD est sans équivoque sur ce point : sans financement adapté, sans données sectorielles fiables et sans coordination entre acteurs publics et privés, les meilleures infrastructures du monde ne génèrent pas d’écosystème. Yacine Latoundji et Mahouna Akplogan ont une semaine de service derrière eux et une décennie de travail devant eux. Le Bénin leur a préparé un terrain exceptionnel. À eux de prouver que les musées ne sont pas que de la pierre, que le QCC ne sera pas qu’un cluster de béton, et que l’IA n’est pas que de la technologie. Entre tout cela, il y a de la créativité,  et c’est précisément ce que leurs ministères ont vocation à cultiver, ensemble.

Olivier ALLOCHEME

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